Christian Lapointe: le caillou pensant

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Christian Lapointe: le caillou pensant

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La tête dure de Christian Lapointe ne connaît pas la complaisance, ni envers nous, ni envers lui-même.

Photothèque Le Soleil, Yan Doublet

Jean St-Hilaire
Le Soleil

(Québec) En art, l'avenir appartient aux entêtés. À ceux et celles qu'une insatiable faim de dire et le talent, tout de même, font se projeter dans la durée.

Christian Lapointe appartient à ces têtes de granit pensant. Le festival d'Avignon le conforte dans sa foi en sa dure caboche en ouvrant sa 63e présentation à sa pièce C.H.S. Dans la cour des grands, à la première fête de théâtre de la francophonie... on ne blague pas. Heureusement, le jeune trentenaire garde la tête froide. C'est l'originalité intransigeante de sa pièce et de son art que les directeurs artistiques Archambault et Baudriller ont plébiscitée en lui. Il reçoit leur invitation pour ce qu'elle est : une bonne note d'étape. Puisque tout change en ce monde, en art comme en autre chose, le chemin est plus important que la destination, il le sait. La conquête de l'art est un parcours pour endurants, ça aussi il le sait. Il a d'ailleurs congédié la clope, s'est mis au jogging, il est devenu lève-tôt. Il s'aguerrit pour un long combat qui engage tout son être.

Le combat de Christian Lapointe est unique. Il annonce sa couleur dès son débarquement en mise en scène professionnelle, en 2001. Avec l'insolence souriante qui ne l'a jamais quitté, le gamin - il a alors 22 ans - nous lance à la gueule Le chien de Culann, collage de textes du symboliste mystique irlandais William Butler Yeats (1865-1939). Et comme pour s'assurer qu'on n'a pas vu là la provocation d'un original, il ramène Yeats deux ans plus tard et lui fait l'hommage d'un spectacle abouti, Le seuil du palais du roi. Il n'en a d'ailleurs pas fini avec le poète-dramaturge nobélisé en 1923. Il en traduit pour présentation à l'automne trois courtes pièces dont Purgatoire, écrit en lequel Yeats dit avoir mis toutes ses convictions sur ce monde et le suivant.

On l'a compris, notre jeune fouilleur ne reçoit pas pour vérité ce qui se laisse trop facilement voir. Comme Yeats, comme Villiers de l'Isle Adam dont il devait oser en 2006 l'immontable Axël, il pense que les symboles peuvent tirer l'humain de sa nuit, l'aider à reconstruire en lui un monde que la routine lui a fait déformer. Le théâtre est d'abord un cérémonial pour Lapointe. Un cérémonial dont la fonction est d'expliquer le sens caché du monde, et qu'il oppose à la masse des divertissements réalistes, parce qu'ils prennent trop congé du monde et de sa condition à son goût.

Ceci dit, Lapointe ne s'est pas trompé de siècle en naissant à l'art, le moineau ne fréquente pas que la cage symboliste. Il s'est mesuré par deux fois à Claude Gauvreau et s'est frotté à Montréal au In-Yer-Face Theatre d'une Sarah Kane (4.48 psychose) ou d'un Mark Ravenhill (Shopping & F***ing). Et il vient de monter au Blanc Nature morte dans un fossé, troublante pièce de Fausto Paravidino, un thriller dont l'horreur n'est pas que meurtrière.

On l'a vu aussi, au Carrefour de l'an dernier, officier à une messe glauque à la rythmique nette, Anky ou la fuite/Opéra du désordre, qui a renvoyé les uns exsangues d'espoir, d'autres perplexes et les plus jeunes pas si troublés que ça... Il montrait alors du doigt l'espèce et sa légèreté, non pas l'individu. Il en a remis plus tard à Montréal, dans Vu d'ici, adaptation du roman de Mathieu Arsenault. Le doigt visait cette fois nos neurones paresseux, entre autres devant le banquet télévisuel en boucle de la détresse du monde.

La tête dure de Christian Lapointe ne connaît pas la complaisance, ni envers nous, ni envers lui-même. Elle vise son propre étonnement. Imiter la vie, ses postures, ses galipettes, très peu pour elle. L'artiste cherche à s'expliquer ses mécanismes obscurs, ses appétits, ses dérobades. Brigitte Haentjens l'a bien compris quand, en 2007, elle a misé une partie de la bourse de son prix Siminovitch sur l'avenir de ce caillou fervent.

Chef-d'oeuvre échaudé

Le spectacle de Lorraine Côté était exemplaire. Il réunissait tous les ingrédients de la réussite : visuel et environnement sonore léchés et jeu abouti, notamment dans le rôle-titre incarné par Véronique Côté. Or, l'Hedda Gabler d'Ibsen n'a attiré qu'à 35 % de jauge en janvier et en février, à la Bordée... La critique avait pourtant fait l'unanimité dans l'éloge. Que s'est-il passé? On a invoqué la collision au calendrier avec le très fréquenté Dragon bleu de Robert Lepage. Pourtant, le Trident et la Bordée ont déjà fait le plein simultanément. Panne de pitié pour la tragédie?... À moins que ce soit sa réputation de tison du féminisme naissant qui ait desservi cette pièce phare...

Trente-cinq pour 100, aussi bien dire un trou. Dans l'état serré où sont les finances de nos théâtres, les conséquences pourraient être sérieuses. Des auteurs graves, mais ô combien visionnaires comme Ibsen, père du drame moderne, et O'Neill risquent de se retrouver sur une liste noire officieuse, perspective plutôt alarmante pour une ville de théâtre...

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