Vu d'ici: provocant et tonique

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<i>Vu d\'ici</i>: provocant et tonique

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Dans un propos au vitriol, Jocelyn de banlieue (Jocelyn Pelletier) avoue son hébétude coupable devant son statut de consommateur assiégé et bombardé par la télé.

Le Soleil, Steve Deschênes

Jean St-Hilaire
Le Soleil

(Québec) Un solo coup-de-poing, un réquisitoire ardent et insolent contre l'anesthésie des consciences par médias interposés, la télé au premier titre, rugit jusqu'à demain, au Périscope.

Adapté d'un essai de l'auteur Mathieu Arsenault, Vu d'ici est le troisième spectacle du Théâtre Péril de Christian Lapointe que le Carrefour présente. La pièce est d'une tonalité inédite dans l'oeuvre du jeune metteur en scène. Certes, Lapointe redit sa prédilection pour le jeu non psychologique, mais il mise sur une accumulation d'objets et d'effets inhabituelle chez lui, le procédé suggérant peut-être que la surconsommation n'a rien de sobre et de subtil.

Disons-le net, Vu d'ici comporte un certain outrage au public. C'est une invitation au réveil, une charge cassante qui suscite trop de rires étranglés chez les uns, trop de perplexité studieuse chez les autres pour n'être qu'un fatras d'affirmations gratuites.

Jocelyn Pelletier livre un fort numéro d'acteur dans la défense de cette parole excessive, mais tonique. Il quitte les tons de la profération, de l'ironie et du sarcasme tout juste pour quelques appels à un amour que son personnage, Jocelyn de banlieue, «irradié par des années de Dysney» et atteint du «feu sacré de la télé», voudrait pour une fois inspiré par le coeur et non par le marché. À vrai dire, son texte, il l'aboie. Parfois il éclate d'un air rauque de triomphalisme dérisoire : «Je suis le meilleur, tam ti delam!» Sous le pilonnage de sa logorrhée, on encaisse des mots violemment drôles, pleins de révolte et d'impuissance, mais non sans vérité sur la mollesse culturelle et de conscience, sur l'indifférence aux enjeux de la vie citoyenne, sur l'asservissement de l'«être» à l'«avoir» et aux sirènes de la consommation et de la culture de masse.

De déploration en prostration, le personnage verse toujours plus de vitriol. Il abuse pour que cesse l'abus, il se cherche des appuis, «une manif» qui le tirera «du bourbier du bonheur à tout prix». Il avoue son hébétude coupable devant un commerce médiatique où la souffrance tragique de la guerre, alternant avec le papotage narcissique de certains talk-shows, les téléséries médiocres ou les émissions «catastrophistes», lui semble un divertissement comme les autres.

Consommateur assiégé

La mise en scène de Christian Lapointe traque l'idée du consommateur assiégé, bombardé par la télé. D'entrée de jeu, Jocelyn de banlieue passe de la salle à la scène en poussant un chariot d'épicerie rempli d'accessoires, dont des livres qu'il empile sur la table à café et qu'il n'ouvrira pas de la représentation, pas un seul. Un grille-pain, un four micro-ondes et neuf téléviseurs le cernent. Un seul de ceux-ci est tourné vers lui, les huit autres nous dévisagent... Ils desservent d'ailleurs une large palette d'intérêts : hockey, talk-show, morbide, actualités économiques, opéra savon...

Et comme pour souligner que le personnage n'en est pas tellement un que l'emblème d'un mal social, Lapointe renvoie ponctuellement à la salle l'image de ses comportements et de ses conséquences. Le conteur partage une sucette sucrée avec un spectateur. Plus loin, il met à cuire du maïs soufflé dans le micro-ondes et nous tend au nez le pantalon grand format qui attend notre paresse gourmande...

À la fin des fins, la mise en scène charge, elle menace. Notre vorace télévore se confond désormais avec ses ordures et trompe sa mésestime de soi en décapitant une vieille icône du petit écran et en lui passant, pour bon compte, la tête dans son cher four à micro-ondes...

Le groupe concepteur n'a rien compliqué, il sert avec à propos l'esprit de semonce du texte. La production (ou la provocation) vaut le déplacement. Elle rompt en visière avec une conception idyllique répandue sur les rapports des Québécois avec leur culture.

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