Divisés pour franchir une des quatre portes, désignées par les lettres C, I, E et L, les spectateurs doivent naviguer entre les corps pour débusquer un tabouret libre. Dès cet instant, ils deviennent des éléments du décor, des statues muettes, mais mobiles, témoins insolites de la fin du monde en marche. Cette position inhabituelle oblige à être attentif, à chercher tout autour de soi où se dérouleront les scènes, comme s'il y avait trop à voir, trop à saisir, dans l'urgence.
La voix troublante, grave et démentielle de Bertrand Cantat retentit dans les haut-parleurs. Qui de mieux que le mythique chanteur de Noir Désir, avec son aura troublée d'artiste militant, condamné pour le meurtre de la femme qu'il aimait, pour porter les mots du poète ravageur de Ciels? Personne, vraiment personne.
Sur un mur, une toile se lève et révèle un décor économe, surélevé et cadré, où chaque détail compte. En vous disant que cinq individus, spécialistes des langues, des techniques d'écoute, du piratage, du décryptage, tentent d'élucider le suicide de l'un des leurs et d'étranges messages proférés par la jeunesse des quatre coins du monde, vous penserez à un thriller. En ajoutant que l'énigme concerne un tableau, L'annonciation du Tintoret, des poèmes codés et des formules mathématiques, vous penserez au Da Vinci Code ... Mais non, ce n'est pas cela, c'est tout autre chose.
C'est une fusion de tons, d'influences, de techniques, de thèmes, qui paraissent familiers et neufs à la fois. Même les interprètes se fondent dans le dispositif complexe de vidéo, d'éclairage et de son qui englobe tout. Ils surgissent ponctuellement dans la foule, hoquetant un instant dans la marée humaine silencieuse. Il y a de l'humour, des phrases lapidaires, des clichés bien assumés, des déchirements et une certaine fascination, aussi, pour l'horreur de ce qui se prépare. Ici, la poésie n'est pas un baume sur les malheurs humains, elle est une force vive, un outil, une beauté virulente qui attend son heure et frappe.
Et si l'art devenait carnage? Si des vies entremêlées nous étaient livrées simplement, mais dans une perspective où chaque lien, chaque attache, chaque pas vers l'autre peut devenir fatal? Dire cela, sans fiel, sans mièvrerie et sans retenue peut donner le vertige ou devenir terriblement plat. Mais Wajdi Mouawad y arrive avec brio. Il réinvente son univers de pères, de fils, de promesses et de sang en construisant son spectacle comme une succession de tableaux vivants, qui gravitent sur les murs. Au plafond de la structure blanche, les mots s'effilochent, au propre comme au figuré, et tout converge vers la scène finale, un apogée magnifique qui se termine dans un cri de mort et un vagissement de vie. Le cercle est clos.
Ciels sera au Centre national des arts d'Ottawa du 11 au 23 mai 2010 et, tous l'espèrent, au Carrefour de Québec et au FTA de Montréal par la suite.










