«Ce sont trois années qui ont changé le cours de ma vie. J'y ai rencontré Robert [Lepage]», se remémore la comédienne aux yeux noisette et au franc sourire. Leur féconde collaboration prend son envol dès 1987 avec la création de la fameuse Trilogie des dragons, puis du Polygraphe. Cette dernière, écrite à quatre mains avec le grand metteur en scène, leur vaudra le prix Chalmers de la meilleur pièce canadienne en 1991. Vingt ans plus tard, l'onde de choc de cette véritable révolution dramaturgique, née ici, ne s'est pas encore dissipée.
Mais à l'époque, Marie Brassard se résignait à troquer son goût du dépaysement pour une formidable aventure artistique. Par une ironie propre aux hasards de la vie, «de fil en aiguille», les pièces la transportent peu à peu aux quatre coins du monde. «C'est un tout parfait!» s'exclame-t-elle en se remémorant à quel point «ç'a été très excitant».
Malgré tout, la comédienne sent «un désir viscéral» de développer son propre langage artistique, «sa signature». «Ce n'était pas une rupture [avec Robert Lepage], mais une continuité. De plus, je ne voulais pas être dépendante [de lui] et je ne voulais pas qu'il se sente obligé de me donner du travail.» Les deux partagent encore un lien d'amitié très fort.
«J'avais envie de renouveler mes désirs par rapport au théâtre et à l'art.» Elle était loin de se douter, dit-elle avec beaucoup de modestie, que Jimmy (2001), sa première pièce, lui permettrait de connaître un succès mondial. «C'est quand même exceptionnel. Je me préparais à vivre une autre sorte de carrière et ça a continué de façon idéale.»
Un succès qui ne se dément pas depuis et sur lequel elle vogue jusque dans la capitale, après une trop longue absence, pour présenter sa pièce L'invisible, à l'occasion du Mois multi.
Il y a peu, Marie Brassard était indissociable de l'univers de Robert Lepage. Elle est pourtant sortie de son orbite pour entrer dans un monde parallèle composé de nouveaux territoires «plus abstraits et plus éclatés». Portrait d'une grande exploratrice qui n'a pas peur de l'inconnu.
Marie Brassard a connu le succès, beaucoup de succès. Elle a coécrit plusieurs des fleurons d'Ex Machina (La trilogie des dragons, Le polygraphe, Les sept branches de la rivière Ota), y a joué plusieurs premiers rôles, en plus de compter sur plusieurs présences marquantes au cinéma (Nô, Congorama, etc.). Beaucoup auraient continué sur cette lancée. Elle est pourtant sortie de cette zone de confort pour créer sa propre compagnie, Infrarouge, en 2001.
«L'expérience du collectif est extrêmement enrichissante. Mais j'avais besoin de solitude, d'un peu de silence, pour me redémarrer. J'avais des envies de création particulières qui n'auraient pu se réaliser. C'est important de me remettre en question quand je ne suis pas heureuse ou que j'ai des désirs qui ne sont pas assouvis.»
Au cours de sa généreuse entrevue avec Le Soleil, Marie Brassard évoque souvent son besoin d'explorer, d'approfondir. Cette quête de sens dans l'instant présent, mais tournée vers le futur, l'a tout naturellement poussée à intégrer la technologie dans ses pièces et à s'intéresser à l'aspect du son au théâtre.
«Dans le monde du théâtre, il y a une crainte d'intégrer les nouvelles technologies parce que ça influence le contenu et la forme. Il en résulterait des oeuvres froides... C'est un réflexe dépassé. Il faut explorer les possibilités qui nous sont offertes dans ce monde qui se transforme. J'aime bien démontrer qu'on peut, au contraire, avoir une relation plus intime dans la représentation [grâce à la technologie]», indique-t-elle.
Cette démarche culmine dans L'invisible, un «spectacle charnière» avec qui elle a parcouru l'Europe et le Canada. On dit de sa cinquième création pour sa compagnie qu'elle jette un regard sur l'histoire, sur la vie et sur l'intime relation liant le temps, l'espace et la mémoire.
Chute du mur de Berlin
L'artiste s'est inspirée de la chute du mur de Berlin, d'un canular littéraire et de l'attrait pour les ectoplasmes, au XIXe siècle, qui touchent tous au thème du double, «une idée qui m'a toujours fascinée. Je m'intéresse à la physique quantique et à la question des mondes parallèles».
La chute du mur a permis aux gens de l'Ouest et de l'Est de se voir alors qu'ils étaient auparavant invisibles les uns aux autres. L'auteure J. T. Leroy, bien que personnifiée par quelqu'un, servait de paravent à une autre auteure. Quant aux ectoplasmes, ils devaient permettre aux vivants de voir les morts. «Mais je n'entretiens pas le public sur ces sujets. Ce sont des sources d'inspiration», prévient-elle.
De ces points de départ, elle a puisé dans l'abstraction et convié la technologie pour faire jaillir la poésie. «On voit le mouvement de la lumière et on entend le son de la lumière.» Pour y arriver, Marie Brassard a travaillé étroitement avec ses collaborateurs, Alexandre MacSween (aux éclairages) et le compositeur finlandais Mikko Hynninen. L'amplification du son des appareils qui créent la lumière sert à créer une ambiance sonore, de même que la voix traitée de l'interprète. «C'est comme un organisme vivant. Tout est en direct.»
Marie Brassard n'a pas l'intention de s'arrêter en si bon chemin. Elle veut continuer à repousser les frontières de la représentation dans une direction qui serait moins narrative, plus abstraite, davantage du côté de l'évocation.
On ne peut s'empêcher de demander à Mme Brassard, portée sur les remises en question, si le cap de la cinquantaine, qu'elle vient de franchir, lui fait changer sa perspective sur la vie et son art. «Oh! mon Dieu (soupir et long silence). Je ne me sens pas plus vieille. Je vis beaucoup et intensément. J'ai des amis de 20 à 80 ans, alors l'âge... Je continue de vivre, c'est tout. J'évolue. C'est certain qu'il reste moins de temps devant. Mais ça me donne encore plus le goût de vivre et d'être fidèle à ce que je suis.»
Les sens de Marie Brassard
Ce qui vous touche?
Le regard des animaux. Et leur fragilité.
Ce que vous écoutez?
La musique est essentielle dans ma vie et mes goûts sont très éclectiques. J'aime aussi les sons, comme les bruits de la nature.
Ce qui a le plus de saveur pour vous?
Le baiser de quelqu'un qu'on aime.
Ce que vous avez vu de plus beau?
J'ai vu tellement de belles choses! Mais chaque jour apporte quelque chose qui me réjouit. Et je suis très émue par l'arrivée du printemps.
Ce que vous ne pouvez sentir?
L'étroitesse d'esprit. Ça me tue.
Que sera le théâtre québécois dans 10 ans?
Il sera ici, là où il est. Est-ce que ça existe, le théâtre québécois? Non. La patrie d'une oeuvre, c'est l'artiste qui l'a créée.
Vous voulez y aller?
QUOI : L'invisible
OÙ : Salle Multi, complexe Méduse
QUAND : les 10, 11 et 12 février à 21h
BILLETS : 30 $; étudiants, 26 $
RÉSERVATION : 418 643-8131











