Le metteur en scène Michel Nadeau a trouvé une parenté de préoccupations dans cette descente au fond de la nuit, outre le fait qu'il a lui-même souffert d'insomnies. «C'est un auteur qui n'a rien produit encore. Il ne dort plus depuis l'arrivée du bébé. Ses craintes et ses angoisses remontent à la surface, il n'a plus la barrière psychologique de protection. Il est plein de désirs non réalisés. Dans la vie courante, on est souvent comme ça, on gère nos déceptions. Privé de sommeil, toutes les pulsions prennent le dessus.»
En train de couler
Conséquemment, son couple se dirige tout droit vers la catastrophe. «C'est comme le Titanic. Quoi qu'il fasse, il est en train de couler.» John F. se débat, mais il est submergé. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, il ne s'agit pas d'une pièce noire. «Ce n'est pas une photocopie de la réalité, c'est une oeuvre dramatique qui se développe. Le portrait est très humain, plein d'empathie et de lucidité. Il y a aussi une confiance dans l'amour. L'amour du couple pour le bébé, par exemple. Il n'y a pas juste l'angoisse, l'angoisse, l'angoisse...»
Le protagoniste perd peu à peu ses repères, sans savoir s'il est dans la réalité ou dans un état de rêve éveillé. Michel Nadeau reconnaît une parenté avec l'univers du cinéaste David Lynch, en moins cauchemardesque. «Ce rapport avec le rêve, le réel, le fantasme, les films qu'on se conte dans notre tête : Brooks joue avec ça.» Il s'agit, en somme, de mettre de la lumière sur une part d'obscurité qui sommeille en chacun de nous, le propos dramatique servant de révélateur pour le spectateur.
Le metteur en scène n'a pas voulu surligner ce difficile équilibre sur scène. Dans ce huis clos où John F. et sa femme reçoivent la visite de son frère et de sa belle-soeur, le jeu des acteurs reste volontairement le même, peu importe la perspective narrative. «Le spectateur ne saura pas, tant la frontière est floue entre le rêve et la réalité.» Un autre choix n'aurait pas été «cohérent» avec le texte, croit Michel Nadeau. «Il faut une vision qui sert le potentiel de la pièce et non pas imposer une vision qui écrase la pièce pour une supposée bonne idée de mise en scène.»
Il y a quand même des indications, grâce au son, à la lumière et à la mise en place des acteurs, qui servent à introduire un certain décalage. Cette façon de créer une distance, qui est aussi propre au texte de Daniel Brooks, fait en sorte que le spectateur n'est pas noyé dans l'émotion et qu'il peut analyser ce qu'on lui propose. Michel Nadeau espère que la pièce se prolongera ainsi dans les discussions qu'auront les gens une fois sortis de la représentation. «Tout n'est pas résolu à la fin.»
On aura compris que le propos d'Insomnie se veut très contemporain et nord-américain dans la façon qu'il a de nous interpeller sur nos relations interpersonnelles. Michel Nadeau n'a donc eu aucune difficulté à le transposer dans la réalité de Québec.
Nicola-Frank Vachon, dans le rôle de Frank F., n'aura pas une mince tâche, puisque ce sont sur ses épaules que repose Insomnie. «Il y a une énergie... mais une fragilité aussi.» Le choix de Vachon dans le rôle-titre a déterminé celui des acteurs qui l'accompagnent sur scène.
Michel Nadeau est directeur artistique du Théâtre Niveau Parking (TNP) depuis 1987. Des textes, il en a vu un et un autre. Mais il ne tarit pas d'éloges sur la finesse d'écriture et d'analyse ainsi que sur l'intelligence de Daniel Brooks. Il a voulu faire mieux connaître l'auteur, en raison de la «pertinence de son propos». Brooks, considéré comme l'une des figures de proue de la scène torontoise, a remporté de nombreux prix depuis le début de sa carrière, il y a une trentaine d'années. Il n'est pas un pur inconnu ici puisque le Carrefour international de théâtre de Québec a présenté certaines de ses mises en scène.
Maryse Varda a assuré la traduction d'Insomnie pour le TNP.
Vous voulez y aller?
QUOI : Insomnie
QUAND : du 9 février au 6 mars
OÙ : Le Périscope
BILLETS : de 18 $ à 29 $
TÉL. : 418 529-2183











