Lipsynch de Lepage: neuf vies à pleine voix

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Pour une pièce qui traite de la «voix»,...

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Pour une pièce qui traite de la «voix», Lipsynch peut difficilement être plus visuelle...

Éric Moreault
Le Soleil

(Montréal) Neuf personnages, neuf actes, neuf vies... Robert Lepage n'aura de cesse de nous surprendre. La prémisse de Lipsynch : une exploration des multiples manifestations de la voix humaine. Après trois ans de maturation, elle s'avère plutôt un beau prétexte à une émouvante réflexion sur les joies et les tourments de la condition humaine : l'amour, la filiation, la solitude, la cruauté, la mort... Cette fresque épique de neuf heures est un tour de force.

Robert Lepage nous a tellement habitués à une virtuosité scénique, devenue sa marque de commerce au fil de ses époustouflantes mises en scène, que le spectateur s'y attend. Lipsynch ne fait pas exception et les trouvailles d'imagination sont légion. Pour une pièce qui traite de la «voix», on peut difficilement être plus visuel...

La surprise loge ailleurs : dans la profonde humanité du propos. Le virage amorcé dans la touchante Face cachée de la lune se poursuit avec Lipsynch. En pleine maîtrise du langage de la scène, le metteur en scène balance maintenant autant ce qu'il a à dire que la façon de le dire. C'est d'ailleurs le coeur de la thématique de la pièce présentée à Montréal depuis samedi, après Londres, Sydney et Toronto : le rôle de la voix, de la parole et du langage dans l'expression humaine.

Autrement dit, les différents procédés utilisés (téléphone, radio, bande sonore, doublage, etc.) servent à illustrer différentes voix, tant concrètes que symboliques : chant, voix de synthèse, de la conscience, du sang, d'outre-tombe, intérieure... Mais toutes sont au service du récit.

Lipsynch s'avère un vertigineux chassé-croisé de personnages, à la Robert Altman, dont les destins individuels finissent par tracer un portrait universel des vicissitudes de l'existence. Sous l'apparente banalité d'une situation ou d'un dialogue se révèle parfois l'ampleur d'une tragédie : prostitution, exploitation sexuelle, inceste...

Fidèle à son habitude, Lepage ne se gêne pas pour faire côtoyer le burlesque et le tragique. Un enterrement aux situations incongrues devient un fabuleux prétexte à la rigolade et à dissiper la tension. L'humour, très terre à terre, fait souvent mouche, de même que les dialogues, d'un naturel désarmant, sans jamais qu'ils tombent dans la banalité.

L'adéquation entre le fond et la forme est presque parfaite : Lipsynch réussit d'ailleurs doublement à boucler la boucle. Le récit s'ouvre et se conclut sur la mort d'un personnage et sur un air d'opéra chanté par la soprano Rebecca Blankenship, la figure maternelle de la pièce. Ce dernier acte viendra évidemment donner une tout autre perspective à ce qui a précédé.

Cela dit, il n'y a pas que la touche de Lepage dans Lipsynch : la pièce est une réussite collective. Cette réussite réside d'abord dans l'incroyable performance des neuf interprètes. Non contents de jouer sur une aussi longue période, ils interprètent tous de multiples rôles. Puisqu'il serait injuste de favoriser une performance au détriment d'une autre, ils ont tous droit de cité : Frédérike Bédard, Carlos Belda, Rebecca Blankenship, Lise Castonguay, John Cobb, Nuria Garcia, Sarah Kemp, Rick Miller et Hans Piesbergen.

Cette réussite loge ensuite dans l'incroyable travail des techniciens, sur le son, bien sûr, mais sur scène également. De simples murs, constitués de panneaux et montés sur roues, servent à créer les multiples lieux, en un tournemain : appartements, studio de doublage, plateau de cinéma, restaurant, métro, etc.

La manipulation des décors, au su et au vu des spectateurs, permet à ces habituels travailleurs de l'ombre de jouer sur les planches. Ils enfilent d'ailleurs des habits de circonstance, des blouses d'infirmiers quand l'action se déroule dans une salle d'opération, par exemple.

Avec une telle durée, Lipsynch contient très peu de longueurs, mais il y en a : comme l'émission de radio sur la prostitution. Bien que cruciale aux développements ultérieurs, elle s'allonge inutilement et la réflexion reste dans les lieux communs. Ailleurs, l'idée de présenter deux fois la même scène, pour démontrer la différence de point de vue, selon ce qu'on y entend ou pas, est utilisée depuis tellement longtemps au cinéma que c'est devenu un cliché.

Malgré tout, il demeure stupéfiant de constater comment ces neuf heures s'écoulent. Certaines pièces de deux heures m'ont déjà paru beaucoup, beaucoup plus lon­gues! Robert Lepage réussit à nous aspirer dans un univers où on perd le fil du temps : c'est le propre d'une bonne histoire.

La production de Lipsynch tente de la programmer l'an prochain à Québec, mais il n'y a rien de confirmé pour l'instant.

Lipsynch est à l'affiche du théâtre Denise-Pelletier, à Montréal, jusqu'au 14 mars.

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