Ce monstre est Caligula, à ce point terrassé par la mort de sa maîtresse et soeur Drusilla qu'il «disjoncte». Révolté contre l'injustice du destin et de la vie, le jeune empereur se lance dans une quête de liberté totale au mépris de toute décence et d'humanité pour imposer un règne de terreur marqué par la folie. «Pourquoi en arrive-t-il à tout détruire autour de lui?» se demande le metteur en scène à propos de cette pulsion autodestructrice.
Malgré tout, la métamorphose de Caligula en monstre n'est pas absolue. «Il est toujours logique dans son machiavélisme, dans l'application de la terreur. [Mais] il décroche par moments. Autant il sombre dans la folie meurtrière, la seconde d'après, il s'effondre en larmes. Parce que personne ne s'est rebellé, ça l'étouffe. Nous sommes parfois [les spectateurs] comme ceux qui l'entourent. C'est pour ça qu'il s'adresse à nous.»
Pour le metteur en scène, le «magnifique texte» de Camus (L'étranger, La peste) est plus pertinent que jamais. «Des dirigeants fous, il y en aura tout le temps. Il pose ces gestes parce qu'il est empereur. N'importe qui d'autre se serait retrouvé en prison. [...] En même temps, il ridiculise le pouvoir.» Pertinent aussi parce que le propos colle à bien des gens dépassés par la vie moderne. «Il y a plein de monde qui pique des dépressions parce que la charge et la pression sont trop énormes.»
Dans ce contexte, il ne fallait surtout pas que l'action se déroule dans la Rome antique, comme l'indiquait Camus, qui s'est inspiré du totalitarisme nazi pour écrire sa pièce. Gill Champagne ne voulait pas illustrer une époque, mais des tensions, des menaces. Il a donc demandé la création d'une machine de guerre comme décor, qui est manipulé par divers protagonistes. «Même dans les vêtements, [on] s'est inspiré de toutes sortes d'époque.»
Normal, le propos est intemporel. Caligula, «en fait, met en scène son propre suicide. Il sait qu'il doit mourir et il se dirige [consciemment] vers son assassinat. Peut-être le fait-il pour éveiller les consciences.» Ce faisant, il tend un miroir au peuple, qui révèle son asservissement collectif face à l'autorité.
Là réside le plus troublant du texte du Nobel de littérature (1957). Caligula est évidemment imprégné de la pensée de Camus, un existentialiste. L'empereur, en athée convaincu, se moque de la religion, mais est aussi touché par un profond désespoir. «Les hommes meurent et ne sont pas heureux», dit-il.
La construction de la mise en scène ne repose pas sur cette quête désespérée d'absolu, mais sur la condition humaine. «À un certain moment, on se prend à être pour lui. Et c'est ce qui est grave. La langue de Camus provoque la réflexion et fait qu'on se remet en question.»
La pièce n'est pas déprimante pour autant, soutient Gill Champagne. «Ce n'est pas si dense. On rit beaucoup en répétition. Caligula est un cabotin, qui fait ses mises en scène exécrables - pour provoquer.»
Bref, la mise en scène privilégiée par Gill Champagne n'a rien d'une «photocopie de l'histoire, même si le personnage a existé. Il faut aller plus loin et le rendre le plus près de nous et de l'humanité. Comme disent certains personnages, il faut essayer de le comprendre. On peut comprendre sans accepter; croire sans pardonner.»
Dans la peau d'un écorché vif
Christian Michaud fait face à un défi singulier dans Caligula : jouer un personnage qui est lui-même en représentation. Et sous ce double masque de la folie et de la tyrannie, il doit laisser transparaître l'humanité.
Depuis six mois, l'acteur se glisse quotidiennement dans la peau de cet écorché vif en peine d'amour. «C'est plus épeurant, la folie calme et posée, que dans la démesure», constate-t-il.
Cette plongée dans la folie, «c'est déstabilisant à certains niveaux. Ça demande une implication totale. Tu puises dans ton imaginaire et tu te surprends : j'ai ça en moi. On l'a tous. C'est un peu épeurant. En même temps, c'est plaisant et libérateur : quand a-t-on la chance de faire ça, à part au théâtre?» dit-il en éclatant de rire.
Ce qui ne va tout de même pas sans conséquences. «Tu fais un lien avec toi, avec tes sensations. Tu te poses beaucoup de questions face à toi. Le niveau d'implication émotif et moral est assez intense. Ça me hante.»
Le pire est peut-être de prendre conscience que Caligula n'est pas un archétype, mais un être en chair et en os qui se perpétue à travers l'histoire en diverses incarnations. Comme le dit si bien Christian Michaud, aussitôt que disparaît un Caligula, un autre fait son entrée.











