Jean-Philippe Joubert : «Ma pratique est vraiment en création. Mais [L'école des femmes] est un très bon exercice de mise en scène. Ce n'est pas rien comme expérience. Tu te fais les dents sur le répertoire. Oui, c'est particulier. Je me rappelle très bien du téléphone de Jacques qui m'a dit : "Es-tu bien assis? J'ai quelque chose à te proposer : L'école des femmes de Molière." C'est la dernière affaire que j'aurais imaginée [rires]. J'avais de très mauvais souvenirs de la pièce, que j'avais haïe à l'université parce que le prof me faisait chier. La façon dont il présentait ça était sans intérêt alors que la pièce est loin d'être sans intérêt. J'ai lu texte et j'ai dit : "Oui, j'ai quelque chose à dire."»
Jacques Leblanc : «C'est une pièce sur l'emprisonnement de l'intelligence et sur le pouvoir qu'on peut avoir sur quelqu'un. Elle a encore énormément de résonance aujourd'hui. Elle est très complexe pour le rôle que j'interprète...»
JPJ : «J'abonde, j'abonde...»
JL : «Il y a une certaine charge sur la société et sur le pouvoir de l'homme sur la femme. J'étais curieux de voir quelle vision pouvait en avoir Jean-Philippe, comme jeune metteur en scène.»
JPJ : «Ç'a été plus facile que je pensais. C'est venu du texte même. Je vois la mise en scène et le texte comme une tension entre les deux. On est toujours en interaction avec Molière. Il critiquait sa société, j'ai proposé une mise en scène qui critique des aspects de notre société. Ce n'est pas transposé carrément dans le Québec d'aujourd'hui. J'ai surtout cherché ce que pourrait être devenu le symbole du pouvoir de l'homme sur la femme. Arnolphe est tellement nuancé malgré sa logique absurde. Il est aussi un personnage tragique : il découvre l'amour. On ne joue pas l'auteur, mais la pièce. Parfois c'est très drôle, parfois c'est très troublant. Ce côté plus baroque, avec des chocs, fait qu'on est plus proche du théâtre actuel.»
JL : «J'abonde... Je m'attendais à un style de jeu qui n'est pas celui que nous faisons. Je fais des farces et je lui dis : "Tu m'empêches d'être comique." En même temps, il ne me demande pas de jouer un drame, juste la vérité, la vérité, toujours la vérité. Les moments de comédie sortent sans qu'on les force. J'aime énormément cette façon de jouer. J'avais besoin d'être beaucoup épaulé. Le personnage est complexe. On pourrait croire que c'est un bourreau, mais il est d'une gentillesse et d'une générosité extrêmes. Il aime profondément Agnès. On ne peut pas le détester.»
JPJ : «J'ai l'impression que c'est avant tout un homme qui s'est enfoncé dans une logique pour se protéger - c'est un ultrasensible - jusqu'à l'extrémisme. C'est dément jusqu'où il va dans ce contrôle...»
JL : «Juste parce qu'il a peur de l'infidélité...»
JPJ : «C'est ce qu'on voit. Et quand il va trop loin, on veut rire de lui...»
JL : «De toute façon, il y a des personnages juste pour la comédie. Et c'est assez innocent.» [rires]
JPJ : «La chose à laquelle je me suis attaché, c'est : est-ce que la façon dont on travaille les alexandrins est claire pour le spectateur? Je pense qu'on comprend bien ce qui se passe. Quand on est juste dans le vers, ça fonctionne bien.»
JL : «La compréhension se fait dans le découpage du vers. La pensée est d'une clarté folle. En même temps, les personnages sont assez clairement définis. Ça devient d'une vérité épouvantable.»
JPJ : «C'est humain. C'est sûr que ça demande une période d'adaptation. Mais dès qu'on arrive au coeur du sujet, on a déjà formé notre oreille. Les enjeux sont clairement exposés rapidement.»
JL : «On embarque dans quelque chose quand Agnès arrive. C'est tellement un beau personnage...»
JPJ : «Ce qui est formidable, c'est Agnès. Elle n'a aucune influence de la société et des conventions. Elle va découvrir l'intelligence en suivant son instinct, qui est dicté par son amour. Et découvrir ce qu'elle doit faire pour être juste et intègre. C'est extraordinaire. C'est un peu ce vers quoi on devrait tendre... [rires] Un peu d'idéalisme, quand même! Ce n'est pas une révoltée. Elle dit seulement : "Ce n'est pas juste." C'est très révolutionnaire.»
JL : «Moi, la complexité d'Arnolphe me séduit. C'est un méchant cadeau que je me suis fait. En même temps, je ne voulais pas faire mentir [l'actrice] Muriel Dutil. En 1986, je jouais un tout petit rôle dans mon premier Molière, Le bourgeois gentilhomme. Muriel avait dit à Roland Lepage, à la fin de la représentation : "Un jour, lui, il va jouer Arnolphe"».










