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250e anniversaire de la bataille des Plaines d'Abraham

[ Actualité ]

250e anniversaire de la bataille des Plaines d'Abraham

Le 250e anniversaire de la bataille des plaines d'Abraham n'en finit plus de susciter de houleuses passions. »

François Bourque
Le Soleil

(Québec) La Commission des champs de bataille nationaux (CCBN) maintient jusqu'à nouvel ordre le projet de reconstituer la bataille des plaines d'Abraham à l'été.

Le projet suscite une controverse grandissante, et une résistance vigoureuse s'organise dans les milieux nationalistes qui demandent l'annulation de la bataille ou menacent de gâcher le party. Assez que des élus de toutes couleurs politiques commencent publiquement à mettre en doute la possibilité de rejouer cette bataille symbolique.

Peu importe les mots que pourrait trouver la Commission pour atténuer la grogne, l'idée de «célébrer» la défaite française par un événement festif restera pour plusieurs une aberration, si ce n'est une provocation.

Aux arguments identitaires et nationalistes s'ajoutent des questions sur la valeur historique d'une reconstitution-spectacle, sur la place que devraient occuper les Premières Nations, sur le manque de préparation et, désormais, sur les risques que soulève le projet.

J'ai écouté les arguments des opposants et noté les sujets qui semblent faire controverse.

1 La Commission des Champs de bataille nationaux a un objectif caché.

Le projet de la Commission est suspect parce que l'organisme est dirigé par un fédéraliste notoire, André Juneau, jadis proche de Jean Pelletier et des libéraux.

Qui plus est, la Commission a été liée au programme des commandites, créé au lendemain du référendum pour améliorer la visibilité du Canada au Québec.

Le Bloc québécois a exhibé il y a quelques jours une lettre adressée par M. Juneau à Alphonso Gagliano en 1999. M. Juneau y demandait des budgets supplémentaires pour contrer les efforts de la Commission de la capitale du Québec, qu'il accusait de chercher à minimiser la présence fédérale à Québec.

Un autre document datant de la même époque suggère de promouvoir le gouvernement du Canada sur les plaines d'Abraham par des rappels de l'histoire. Comme par hasard, c'est à cette époque que l'idée de commémorer les 250 ans de la bataille des Plaines a été évoquée pour la première fois.

Les nationalistes n'ont pas tardé à voir là un complot.  

Les perceptions auraient été différentes si le promoteur n'était pas le fédéral. Par exemple, si une organisation nationaliste avait voulu reconstituer la bataille pour en faire une veillée d'armes.

Personne alors ne s'en serait scandalisé.

Comme personne ne s'était scandalisé que Pierre Falardeau tourne 15 février 1839 qui rappelle pourtant la défaite des patriotes, ou ne se scandalise que le Musée de la civilisation et le Musée national des beaux-arts préparent des expositions sur la bataille.

Même si la Commission était totalement de bonne foi dans son intention de commémorer la bataille sans en faire un événement politique, ce serait peine perdue. Le projet restera suspect parce que la Commission est devenue suspecte.

2 On ne peut pas demander à un peuple de célébrer sa défaite.

Personne, pas même la Commission des champs de bataille, ne parle de fêter la bataille de 1759. «Ce n'est pas une belle victoire», convient son président, André Juneau.

Mais puisque d'autres batailles sont reconstituées ailleurs dans le monde, en outre aux États-Unis et en Europe, pourquoi pas celle des plaines d'Abraham? s'était-il dit.

Erreur, croit le professeur de sciences politiques Réjean Pelletier de l'Université Laval.

On peut toujours commémorer une bataille ou une guerre entre deux peuples souverains qui se sont réconciliés. L'Allemagne et la France, par exemple.

La semaine dernière, tiens. J'ai lu dans le Figaro ce compte rendu d'une conversation entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, lorsqu'il a été décidé qu'une unité de soldats allemands allait être stationnée en France pour la première fois depuis la Grande Guerre.

- Tu me proposes de faire un pas immense. Es-tu bien sûr de toi? de demander Mme Merkel.

- Nous avons changé d'époque, a répondu Sarkozy. Je serai honoré d'accueillir des troupes allemandes sur le sol français.

Honoré d'accueillir des troupes allemandes. Cela a été rendu possible par la réconciliation des deux peuples et leur projet commun pour l'Europe.  

«Cette réconciliation n'a jamais eu lieu au Québec», perçoit le professeur Pelletier.

Que la Commission ait songé à commémorer aussi la bataille de Sainte-Foy, gagnée par les Français en 1760, n'y changera rien.

Il serait plus facile de commémorer la bataille des Plaines si le Québec était souverain, croit M. Pelletier. Les nationalistes la percevraient alors comme un épisode malheureux d'une histoire qui se serait finalement bien terminée.

D'ici là, si cela doit arriver, la bataille des Plaines de 1759 restera le symbole fort d'une défaite «décisive, définitive et irréversible».

Le sort de la Nouvelle-France n'a été scellé qu'en 1763 lors du traité de Paris. Mais si la bataille des Plaines n'avait pas eu lieu, la France n'aurait jamais cédé le Québec, pense M. Pelletier.

 

3 On ne peut pas donner un caractère festif à un événement aussi tragique.

Les nationalistes refusent l'idée de fêter une défaite, comme le suggérait le choix de mots de la Commission des champs de bataille : «l'événement de l'été 2009 à Québec», un «rassemblement historique et spectaculaire».

Pour le maire Labeaume, c'était un «spectacle» auquel il ne fallait pas chercher de sens politique.

Attaqué par Pierre Falardeau, qui l'a accusé d'être prêt à «n'importe quoi en autant qu'il y a un party», le maire s'est ravisé et a perdu un peu de sa candeur.

«Je n'ai jamais vu ça comme un party. Pour moi, c'est une reconstitution historique», a-t-il cru nécessaire de préciser.

Le président André Juneau a convenu que le caractère festif de son programme (bal masqué, croisière, spectacle Wolfe-Montcalm, etc.) n'était pas approprié.

Depuis lors, il cherche à revoir l'angle d'attaque pour commémorer la bataille. Il nous dira mardi ce qu'il a trouvé.

L'histoire réserve parfois des surprises. La guerre civile en Irlande du Nord, par exemple, symbole de luttes religieuses et identitaires.

Depuis des siècles, des protestants ont défilé dans les rues le 12 juillet pour commémorer la victoire du monarque Guillaume d'Orange sur les catholiques en 1690.

Le défilé fut longtemps considéré comme une provocation par les catholiques, ce qui entraînait de la violence et des émeutes.

Voici un extrait d'un texte d'agence diffusé le 13 juillet.

«Des dizaines de milliers de protestants ont participé samedi en Irlande du Nord aux traditionnelles marches de l'Ordre d'Orange auxquelles l'organisation a voulu donner une ambiance festive afin de rompre avec un passé de violences interconfessionnelles.

«Les organisateurs tentent de donner aux marches, rebaptisées OrangeFest, un aspect festif, familial et touristique... Depuis le 12 juillet 2005, les marches se déroulent dans le calme.» (Agence France-Presse)

Nous n'en sommes pas encore là.

4 Le projet de commémoration de la bataille est improvisé, mal expliqué et malattaché.

Bien que le projet germe depuis plusieurs années, le président de la Commission explique les «faux-pas» par la précipitation. Cherchez l'erreur.

M. Juneau savait qu'il y aurait des «sensibilités», mais avait «cru qu'après 250 ans, les esprits se seraient calmés». Une «naïeté extrême», dénoncent des pourfendeurs.

Plongé dans la tourmente, M. Juneau tente actuellement de sauver les meubles.

Il a consulté des historiens qui lui ont dit de mieux expliquer ce qu'il veut faire et de s'entourer de gens plus «rassurants» et neutres. Des historiens de l'Université Laval, par exemple, ce qu'il a fait.

On lui a même conseillé de prendre contact avec les militants indépendantistes. J'ai oublié de demander à M. Juneau s'il l'avait fait, mais mon pif me dit que ce serait peine perdue.

5 Reconstituer une bataille est une fumisterie; cela n'a aucune valeur historique.

L'argument de la leçon d'histoire me semblait valable.

On a parfois reproché à Québec 2008 d'avoir négligé l'histoire au profit de la fête; le rappel de la bataille des Plaines était une belle occasion de remettre l'histoire à l'avant-plan, me disais-je.

Peut-être, mais pas en réduisant cette bataille à un «bidule d'opérette» avec des comédiens en costumes proprets, plaide mon interlocuteur, qui y voit la dérive d'une société spectacle. Il en résulte une «image réductrice».

«Ce n'est pas la façon d'enseigner l'histoire», dit-il. Il faut en parler avec «rigueur, méthode et dans le respect des faits», croit-il, surtout sur un sujet sensible.

La réalité est que cette bataille fut l'horreur. Les soldats étaient désorganisés, sont arrivés au combat en lambeaux, affaiblis et souffrant de la faim. De nos jours, on dirait qu'ils avaient la pelote à terre.

Alors imaginez après la bataille.

Sauf que ce n'est pas ce qu'on verra sur les Plaines cet été. Si jamais on finit par y voir quelque chose.

En suivant cette logique, il faudrait non seulement s'interdire de rejouer des batailles, mais renoncer aussi aux Médiévales ou aux Fêtes de la Nouvelle-France.

Je comprends l'idée de la rigueur des faits historiques. Mais qui va vraiment s'offusquer d'un spectacle qui tricherait un peu avec l'histoire?

6 Les premières nations devront être représentées.

Le chef du clan de l'Ours à Wendake, Konrad Sioui, réclame que son peuple participe à la bataille des Plaines, si bataille il doit y avoir. Max Gros-Louis fut du 400e, il veut être des 250 ans de la bataille.

En principe, tout le monde est d'accord. Des autochtones ont participé à la bataille.

Le problème est de savoir lesquels. Remarquez que la nation huronne-wendat a représenté les autochtones au 400e, même si elle n'était pas à Québec à l'arrivée de Champlain.

Le président de la Commission croit aussi que les autochtones doivent y être et il a d'ailleurs rencontré récemment Ghislain Picard, chef régional de l'Assemblée des Premières Nations. Sauf qu'il ne fut pas question alors d'une participation à la bataille, rapporte M. Picard.

M. Juneau a plutôt parlé d'un mémorial aux peuples autochtones qui serait installé dans un parc fédéral à Québec. Pas nécessairement sur les Plaines. On commence à être loin de la bataille. Ou peut-être en est-on tout près...

7 Il faut annuler la bataille pour éviter la violence.

La crainte que la reconstitution dégénère en véritable bataille est un enjeu qui ne peut plus être ignoré.

«L'événevement de l'été 2009» sera difficilement l'activité festive, familiale et touristique à laquelle songeait la Commission.

Il y aura des manifestations, et Falardeau y sera bien sûr. Tiens, hier encore, dans le Journal de Québec, il annonçait qu'il viendrait «brasser le cul aux loyalistes».

Mais ce n'est pas Falardeau qui fait peur. Ce sont les «casseurs professionnels», les «électrons libres», ceux qui profitent des Saint-Jean-Baptiste, du Sommet des Amériques ou des matchs du Canadien de Montréal pour foutre le bordel.

Le Réseau de résistance du Québécois disait au Journal sentir une ferveur nationaliste jamais vue depuis le référendum. Il entendait aussi des appels à la violence.

Je n'enverrais pas mes enfants à la bataille des Plaines, me disait vendredi une source calme et mesurée.

8 Le fédéral devrait céder les Plaines d'Abraham à la Ville de Québec ou à la Commission de la Capitale Nationale (CCN).

L'idée a été lancée cette semaine par l'ex-président de la CCN, Pierre Boucher, qui gravite pas très loin du Bloc selon ce que j'ai lu. Ce serait un «beau geste» du fédéral pour marquer les 250 ans de la bataille, disait-il. Évidemment.

Comment a-t-on pu ne pas y songer avant!

Ce que j'en pense? Je ne sais plus. Je pense que les griefs, les peurs et les sensibilités sont légitimes.

Je pense aussi que ce débat émotif et identitaire sert très bien la cause souverainiste. Comme Pierre Trudeau, Jean Chrétien ou André Ouellet la servaient à l'époque par leur arrogance.

Comme Michaëlle Jean et Stephen Harper l'ont servi à l'ouverture du 400e. Comme Nicolas Sarkozy l'a servie la semaine dernière en associant les souverainistes au «sectarisme».

Chaque fois, les souverainistes s'indignent avec une sincérité que je ne mets pas en doute.

La réalité est aussi que ces arrogances, ces ratés de langage, ces complots présumés et autres incidents «malheureux» nourrissent une ferveur nationaliste autrement vacillante et qui ne demande qu'à monter sur ses grands chevaux de bataille.

Je ne serais pas surpris que des nationalistes puissent être les plus déçus si jamais la Commission renonçait à la bataille des Plaines.

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