J'en entends déjà me crier : «fais un budget!» Bonne idée. Mais la raison, d'après moi, se trouve au-delà de la comptabilité. Vous me voyez venir. Je suis ce qu'on pourrait appeler un «ardent» consommateur.
Tout de même pas un accro du magasinage qui possède 75 paires de souliers. Plutôt un gars qui dépense son argent et remplit sa Visa sans trop regarder. Le genre qui, en déambulant un après-midi sur la rue Saint-Jean, ne peut s'empêcher d'acheter un t-shirt chez Séraphin, un disque chez Platine et des magazines à la Maison de la presse internationale. Ou qui rebondit chez Ikea chaque fois qu'il a besoin d'un meuble.
Banal? Peut-être. Mais comme la plupart des gens dans les pays riches font comme moi, ce ne peut plus l'être. Grugée de jour en jour pour satisfaire nos envies matérielles, la planète suffoque. Et pendant ce temps, nous sommes de plus en plus nombreux à crouler sous les dettes pour un écran plasma, un nouvel équipement de ski et un voyage à Punta Cana.
Je ne sais pas pour vous, mais moi, je me sens coupable. C'est pourquoi, du 25 novembre au 23 décembre, je me suis inspiré d'un défi américain qui s'appelle The Compact et j'ai promis de ne rien acheter de neuf pendant un mois ? sauf de la bouffe, et des bobettes.
Mon sevrage se déroulait juste avant les Fêtes, durant cette frénésie commerciale où les magasins multiplient les soldes qui permettent d'acheter des cadeaux pour soi en les faisant emballer pour son beau-frère. J'ai dû ranger ma carte de crédit. Et plusieurs d'entre vous se pinceraient peut-être moins en janvier s'ils m'avaient imité.
Endettement
Selon l'Institut de la statistique du Québec, le taux d'endettement des Québécois a plus que doublé entre 1981 et 2007, pour atteindre 36,2 %. Au cours de la même période, le taux d'épargne personnelle a quant à lui plongé, passant d'environ 20 % à moins de 5 %.
Au banc des accusés, il y a d'abord la facilité avec laquelle les gens ont accès aux cartes de crédits, la sollicitation des compagnies et, pour les gens dans ma tranche d'âge (18 à 29 ans), une plus grande ignorance du fonctionnement des taux d'intérêt, indique Marie Lachance, professeure agrégée en sciences de la consommation à l'Université Laval, qui a mené une étude sur les jeunes adultes et le crédit.
Mais si les Québécois s'endettent autant, c'est aussi parce que leurs «standards de vie» ont augmenté. «Le minimum qu'on veut est plus élevé qu'avant, explique
Mme Lachance. On nous offre tellement de choses aujourd'hui, il y a tellement de publicités, et on nous dit tellement que c'est essentiel, que finalement ça nous tente.»
Pour l'instant, même si j'ai tendance à dégainer mon portefeuille facilement, j'ai la chance de ne pas être trop dans le rouge. À 26 ans, je n'ai pas d'hypothèque, plus de dette d'études, pas d'enfants, pas de placements qui ont coulé à cause de la crise financière. Dans quelques années, par contre, je risque à mon tour d'y goûter si je continue à mettre mes vacances sur ma carte de crédit.
Mélanie Rioux en sait quelque chose. Elle est conseillère budgétaire à l'Association coopérative d'économie familiale (ACEF) Rive-Sud de Québec, un organisme qui aide les gens endettés à s'en sortir. Dans son bureau, des gens fondent régulièrement en larmes. À cause de problèmes monétaires, plusieurs ont fait des dépressions ou ont eu des problèmes familiaux ou conjugaux, deux conséquences bien documentées du surendettement.
Qu'il s'agisse d'assistés sociaux, des travailleurs de la classe moyenne ou de médecins spécialisés, tous consultent l'ACEF pour la même raison ? ils ont succombé aux sirènes de la consommation et ont emprunté beaucoup plus qu'ils pouvaient rembourser.
«C'est de l'argent qui ne nous appartient pas, mais on va la prendre quand même, pour faire des voyages, pour acheter de l'électronique, décrit Mme Rioux. Pas nécessairement pour boucler le budget. C'est pour en avoir plus. Pour se gâter.»
L'extraction
L'ennui, c'est qu'en se gâtant avec de nouveaux gadgets, on siphonne toujours plus les ressources de la Terre. Dans le film Manufactured Landscapes, la réalisatrice montréalaise Jennifer Baichwal a suivi le photographe torontois Edward Burtynsky pendant qu'il croquait ces ravages planétaires. Des mines de charbon en Chine aux carrières de nickel à Sudbury, en passant par la décomposition de vieux pétroliers au Bangladesh, ces images m'ont rappelé que tous les objets ont été d'une manière ou d'une autre extraits de la nature ? et à quel point ils la défigurent.
«Trente ans après avoir commencé à pourchasser mon sujet, j'ai l'impression d'arriver dans une nouvelle ère, écrivait Burtynsky il y a quelques mois dans le magazine Walrus. Jamais une génération entière ne s'est-elle fait dire en des termes aussi convaincants que les valeurs et les ambitions que nous considérions bonnes et justes, et pour lesquelles nous nous sommes battus longtemps et durement sont, en fait, en train de nous tuer.»
La clé dans l'usagé
C'est en me souvenant de ces deux graves phrases qu'à mon onzième jour d'abstinence, je me suis rendu dans un comptoir d'objets usagés de la rue Saint-Vallier Est, à Québec, pour acheter un grille-pain. Notre minifour commençait à me faire craindre un incendie, et normalement, j'aurais eu le réflexe d'aller chez Zellers m'en procurer un nouveau. Chez Emmaüs, j'en ai trouvé des dizaines à vendre qui fonctionnaient et qui se morfondaient sur les tablettes. J'ai adopté un Sunbeam blanc, anonyme, pour 5 $, une économie d'au moins 20 $.
J'aurais aussi pu acheter un paquet d'autres trucs, des haut-parleurs, une télévision pour ma chambre, des meubles, des équipements sportifs, des vêtements, des livres, des disques, etc. Bien sûr, il faut que je prenne le temps de chercher, que je souffle un peu sur la poussière et que je laisse tomber l'attrait de la nouveauté. Sauf que, chaque fois que j'achète de seconde main, la planète et mon portefeuille me remercient.
En pleine «tempête économique», ce n'est donc sûrement pas moi qui aurai contribué à la remontée des cours de la bourse en me précipitant dans les magasins. Un peu avant les Fêtes, quand il tentait de convaincre des passants d'offrir des cadeaux de Noël immatériels, Pascal Grenier, du Groupe de simplicité volontaire de Québec, m'avait posé une question qui devrait freiner mes ardeurs un bout de temps : «Qu'est-ce qui a créé la crise aux États-Unis? Je pense que c'était la surconsommation, non?»













