Le grand jour de Chicago

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À Chicago, l'élection éventuelle de Barack Obama représenterait une douce revanche sur l'histoire : la ségrégation raciale est inscrite dans le paysage même de la ville, comme une série de marques au fer rouge.

AFP

Jean-Simon Gagné
Le Soleil

(Chicago) Les Américains vont aux urnes aujourd'hui, pour ce qu'on décrit à l'avance comme une élection historique. Mais à Chicago, l'élection éventuelle de Barack Obama représenterait d'abord une douce revanche sur l'histoire. Regards éclair sur le passé.

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Autour de l'Université de Chicago, il doit faire bon vivre dans la verdure. Mais quelques rues plus loin, c'est la misère, les rôdeurs et les maisons placardées.

Collaboration spéciale Jean-Simon Gagné

N'importe quel guide touristique vous le confirmera. Chicago est une ville verte, audacieuse, belle, moderne, tolérante, et j'en passe, parce qu'ils disent à peu près toujours la même chose. Tout cela est vrai, mais surtout dans le centre-ville ainsi que dans une poignée de quartiers plutôt prospères. Ailleurs, la ville doit composer avec les relents d'un passé raciste inavouable.De fait, la ségrégation raciale est inscrite dans le paysage même de la ville, comme une série de marques au fer rouge. Par exemple, l'autoroute Dan Ryan, longtemps considérée comme la plus large du monde, avec ses 14 voies, a d'abord été conçue pour servir de barrière. À l'est : les quartiers de la classe moyenne blanche. À l'ouest : les ghettos noirs, avec plusieurs tours infâmes où se concentre la pauvreté la plus abjecte des États-Unis.

Même le quartier huppé où habite Barack Obama, Hyde Park, ressemble à une oasis, encerclé par les quartiers pauvres. Autour de l'Université de Chicago, il doit faire bon y vivre dans la verdure. Mais quelques rues plus loin, c'est la misère, les rôdeurs et les maisons placardées. Ça n'empêche pas les gens qu'on y croise d'envisager une victoire d'Obama avec enthousiasme. «C'est un des nôtres, malgré tout», m'a dit un vieux monsieur qui vendait des t-shirts sur la 53e Rue. Sans vouloir s'expliquer davantage.

«Apprendre la haine»

Vous voulez savoir à quel point Chicago part de loin, en matière de racisme? Vous voulez imaginer ce que représenterait l'élection d'un président noir, ici? Alors voyez plutôt.

En 1967, quand Martin Luther King se mit en tête de marcher ici pour réclamer la fin de la discrimination dans l'attribution des logements, il fut accueilli par des milliers de Blancs hostiles dans les banlieues sud de la ville. Le 5 août, les centaines de marcheurs qui entouraient King furent attaqués par 10 000 contre-manifestants dont plusieurs portaient des casques nazis.

La foule déchaînée se mit à lancer tout ce qui lui tombait sous la main en direction des marcheurs. «Les roses sont rouges, les violettes sont noires, et King serait beau avec un poignard planté dans le dos», chantaient les racistes. Martin Luther King reçut une pierre de la taille d'une balle de baseball en pleine figure. Un couteau lancé dans sa direction trancha la gorge d'un garçonnet blanc. Et le leader noir, qui croyait avoir tout vu dans le Sud en matière de racisme, dut faire amende honorable. «Je crois que les gens du Mississippi devraient venir à Chicago pour apprendre la haine.»

Une ville de la banlieue, Cicero, s'est même longtemps targuée de ne pas avoir un seul citoyen noir. Jusqu'aux années 70, le Noir qui venait s'y établir se trouvait aussitôt en danger de mort...

Dans son livre Les rêves de mon père, Barack Obama écrit quelques descriptions saisissantes de la cité Altgeld Gardens, à l'extrême sud de Chicago, au début des années 90. «Certes, il y avait un bosquet au sud de la cité, qui s'étendait au sud et à l'ouest de la rivière Calumet, où on pouvait parfois apercevoir des gens lancer paresseusement des fils à pêche dans des eaux noirâtres. Mais les poissons qui nageaient dans ces eaux étaient souvent étrangement décolorés, avec des yeux blancs de cataracte et des bosses derrière les branchies. Les gens ne mangeaient leurs prises que s'ils étaient obligés.

«À l'est, de l'autre côté de la voie expresse, se trouvait le site d'enfouissement de déchets de lac Calumet, le plus grand du Midwest.

«Et au nord, juste de l'autre côté de la rue, il y avait l'usine de traitement des eaux usées de l'agglomération de Chicago. (...) Les gens d'Altgeld ne voyaient pas l'usine (...) Mais les officiels ne pouvaient rien contre l'odeur. Une odeur pénétrante, putride, dont l'intensité variait selon la température et la direction du vent, et s'infiltrait même par les fenêtres les plus hermétiques.»

 

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