J'étais en stage à Paris cette année-là et préparais un reportage sur le Parti Vert qui partageait alors le pouvoir à l'hôtel de ville de Francfort.
J'avais annoncé mon sujet depuis un moment, réservé mon vol et pris des rendez-vous.
Mais plus le départ approchait, moins j'avais le goût de Francfort. Je commençais à comprendre que j'allais me tromper de ville. Que c'est à Berlin qu'il fallait aller.
L'Allemagne de l'Est s'agitait, ses frontières n'étaient plus étanches, les citoyens osaient descendre dans les rues pour réclamer la liberté.
Un million de manifestants à Berlin-Est, avais-je encore lu dans le journal, à quelques jours du départ. Le mouvement semblait irréversible. Il allait y avoir d'autres manifs et il devenait probable qu'un jour, le Mur allait céder. Pas tout de suite, mais bientôt peut-être.
Mes plans se bousculaient. J'écourterais mon passage à Francfort, quitte à y revenir plus tard, et filerais à Berlin le plus vite possible.
Où en étais-je? Ah oui, la pension près de la gare. Dans la salle étroite du petit-déjeuner, la propriétaire sert le café, un pain noir et des confitures.
Elle me raconte son quartier jusqu'à ce que je comprenne que depuis plusieurs mois, Hannelore Kraus tenait tête à un promoteur et bloquait le projet de ce qui devait être alors, le plus haut gratte-ciel d'Europe.
Les médias locaux avaient déjà publié l'histoire, mais comme il n'y avait pas vraiment de vie avant Internet, je n'en savais rien.
Le projet était trop gros pour le quartier, plaidait Mme Kraus. Cela provoquerait une augmentation de la circulation, une surconsommation d'énergie, des hausses de loyer qui chasseraient du quartier les immigrés et les moins nantis.
Curieux comme les villes finissent toujours par se ressembler.
À l'époque, les lois de l'État à Francfort garantissaient aux propriétaires le droit à la lumière du jour. Avec ses 69 étages, le Campanile allait évidemment faire de l'ombre sur la pension de Mme Kraus et sur les maisons voisines.
Ce fut suffisant pour qu'elle empêche le projet de lever.
Pendant des années, le promoteur a tenté d'acheter son adhésion. Il lui a offert trois millions de marks, puis a élevé la mise jusqu'à huit millions (4,3 millions $ en 1989). Mme Kraus n'a pas bronché.
Il y a eu des pressions sur sa famille, des rumeurs qu'on souhaitait la faire disparaître, on l'a décrite comme une malade mentale.
Ses voisins avaient tous fini par se «résigner» à accepter l'argent du promoteur. Il ne restait qu'elle. «Sans le oui de Mme Kraus, le Campanile est mort», avait titré le quotidien local.
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Sur le chemin d'un retour à Berlin, je me suis arrêté cette semaine à la pension de Mme Kraus.
J'ai vu que de nouveaux gratte-ciel avaient encore poussé à Francfort. Pas très jolis, d'ailleurs. Mais comme Francfort n'est pas une jolie ville, ça fait moins mal...
Contrairement à la plupart des centres-villes d'Europe, celui de Francfort est vertical. Sur ses cartes postales, la ville aime d'ailleurs se rebaptiser Mainhattan, du nom de la rivière (Main) qui la traverse. Faudrait pas charrier. Francfort n'a ni la densité ni l'énergie des centres-villes américains.
J'étais curieux de voir pour le Campanile. Mme Kraus avait-elle fini par céder? Le promoteur aurait-il finalement trouvé son prix?
Le stationnement de surface devant la gare était toujours là, comme il y a 20 ans. Une sorte d'aberration dans un centre-ville, mais aucun promoteur n'y avait touché.
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J'ai retrouvé Mme Kraus dans la salle du petit-déjeuner. Les mêmes murs blancs, les planchers de bois, les étagères chargées de casse-noisettes et de figurines sculptés à la main.
Elle avait vieilli, 69 ans maintenant, mais n'a rien perdu de sa fougue ni de sa verve.
Elle a repris l'histoire où nous l'avions laissée. Après deux années de lutte, le promoteur du Campanile avait fini par lâcher prise. L'hôtel de ville ne lui permettrait pas de construire. Il avait cherché en vain à être dédommagé, puis avait renoncé.
Pendant presque deux décennies, rien. La compagnie de chemin de fer propriétaire du terrain a cru un moment qu'elle en aurait besoin, mais s'est logée ailleurs.
Puis voici qu'un nouveau projet de gratte-ciel a surgi l'an dernier : 200 m de haut plutôt que les 270 m projetés pour le Campanile.
L'architecte du promoteur est allé voir Mme Kraus, qui était prête à accepter 150 m, avant de donner sa bénédiction pour les 200. «Je suis une dame raisonnable, dit-elle. Je suis sensible au besoin de rentabilité» du promoteur.
Celui-ci n'aurait pas eu besoin de l'accord de Mme Kraus. Les lois et le zonage ont changé. Une seule citoyenne ne pourrait plus bloquer un gratte-ciel, comme l'a fait
Mme Kraus.
Elle est «heureuse de cette histoire». Pas tant d'avoir bloqué le gratte-ciel que pour la leçon de vie et l'exemple que «l'argent, ce n'est pas tout».
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Lorsque j'avais pris congé de Mme Kraus en lui confiant que je partais à Berlin sans savoir ce que j'y trouverais, elle m'avait remis un petit dé en bois en me souhaitant bonne chance.
Je ne suis pas superstitieux, mais j'avais conservé le dé; l'ai rangé quelque part dans une boîte où il était resté depuis.
Je l'ai récupéré cette semaine avant de partir et l'ai glissé dans mon bagage. Fouillez-moi pourquoi.
Mme Kraus ne se souvenait pas du dé, mais je n'étais pas sitôt assis à la table de son petit-déjeuner qu'elle a tiré de son armoire une petite figurine de bois, un casse-noisettes fabriqué par des artisans de l'Allemagne de l'Est.
Pas une cochonnerie de réplique faite en Chine, a-t-elle insisté. J'ai dit Allemagne de l'Est, mais bien sûr, il n'y a plus d'Allemagne de l'Est. Enfin, pas sur la carte.
Ce que je vais faire de la figurine? Sais pas. Vous croyez que je devrais la jouer aux dés?













