J'ai vu cette ville en état de grâce et ne voulais pas risquer d'altérer mon souvenir. Pas envie de savoir que Berlin pouvait vivre autrement que comme je l'avais vue.
Au moment de partir à l'époque, j'avais écrit dans mon journal personnel ces mots à la fois théâtraux et si naïfs : «Merci Berlin. Adieu Berlin. J'espère ne plus jamais te revoir.»
J'en avais remis le lendemain. «Je ne pourrai plus revenir à Berlin; personne ne pourra plus jamais venir à Berlin.» Quelques jours plus tard en recevant mes photos - à l'époque on faisait encore développer les photos -, j'en étais encore plus convaincu.
Ces photos auraient dû réveiller quelque chose, de l'émotion, de l'intensité, rappeler un peu la grandeur du moment.
J'avais le sentiment de n'y voir que des couleurs ternes, des cadrages trop larges ou trop étroits; de bons sujets sous de mauvais angles.
En refermant l'enveloppe, j'avais écrit dans mon journal : «Berlin, c'est fini.» Cette fois, cela ne faisait plus de doute.
La vérité est que ce n'était probablement pas de très bonnes photos, mais il y avait une autre explication.
Berlin allait rester un souvenir extraordinaire, mais jamais je ne pourrais retrouver l'unicité de ces jours-là. La ville où j'avais vu arriver l'histoire avait cessé d'exister la seconde où je l'avais quittée.
À mon retour, des proches s'étaient étonnés que je n'aie pas voulu conserver de morceau du Mur. Je leur répondais que mes souvenirs du Mur étaient dans ma tête. Là où le temps sauvait les conserver, s'occuperait de les magnifier et de les enrober d'un peu de brume, comme celle qui flottait sur Berlin le soir de mon départ et qui m'avait rendu si nostalgique.
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C'était un soir de novembre. J'attendais en gare de Francfort le train de nuit pour Berlin. Personne ne savait encore qu'à l'autre bout de la route, le Mur venait de s'ouvrir.
Aujourd'hui, on le saurait sur-le-champ, mais dans ces temps anciens d'avant les cellulaires et Twitter, les choses étaient plus lentes.
Les premiers signaux ont été donnés au poste-frontière de l'Allemagne de l'Est. Des policiers sont montés pour les contrôles d'usage. Ils étaient anormalement cools, ont remarqué des voyageurs rompus aux humeurs de l'Est.
Ils avaient même souri, fait des blagues et fermé les yeux sur le passeport expiré de l'une des voyageuses de notre compartiment.
Plus tard au milieu de la nuit, la rumeur a commencé à se préciser : le Mur était ouvert.
«Impossible», disait Ute, une jeune berlinoise assise en face de moi. «Je le croirai quand je l'aurai vu.» Mais il faudrait bientôt se rendre à l'évidence. C'était maintenant. Plus vite que ce que tous avaient imaginé.
Dans le compartiment, Ute ne montait pourtant aucune excitation. Je dirais même de l'inquiétude. Elle voyait les problèmes de logement et d'emploi avec l'afflux prévisible des Allemands de l'Est. Elle avait fini par se faire à l'idée de deux Allemagnes distinctes.
J'aurais dû la questionner davantage, mais qu'est-ce qu'on a à foutre des inquiétudes d'une enfant quand c'est le Mur qui tombe?
La première image qui a surgi à la descente du train fut celle d'un graffiti sur une rampe d'escalier mobile qui disait «Adieu Mauer», en montrant des pierres éventrées.
J'avais trouvé rapidement une pension pour y balancer mon sac et filer à Checkpoint Charlie, le mythique lieu de passage entre l'Est et l'Ouest.
Vous avez depuis vu cette scène mille fois à la télé. Les voitures cheaps de l'Est faisant la file pour entrer. D'autres arrivant à pied. Ils étaient des milliers et autant pour former une haie d'honneur et les applaudir.
Ils plissaient les yeux en passant le contrôle, aveuglés par le soleil et peut-être un peu par le clinquant de l'Ouest. Je me souviens avoir entendu sauter des bouchons de champagne, sous une pluie de confettis, des larmes et des rires.
Un tableau de fin de film hollywoodien, de ceux qui d'habitude nous énervent parce qu'ils finissent trop bien, mais ce jour-là, il n'y avait rien de trop beau.
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Je n'ai pas tenu la promesse que je m'étais faite. Je suis repassé par Berlin. Une première fois en 2001 pour couvrir la visite du premier ministre Landry, mais ça ne comptait pas, parce que je n'avais eu le temps de rien voir.
J'y reviens pour les 20 ans de la chute du Mur. Tant qu'à y être, j'ai voulu refaire le voyage de nuit depuis Francfort. Je n'y ai rien trouvé.
Ni à la gare avant de partir. Ni dans le train. D'ailleurs, mes voisins dormaient déjà lorsque je suis monté. Celui de gauche ronflait.
Je me suis glissé à ma place. Malchance. La première fenêtre s'arrêtait à mon siège, la seconde commençait au siège devant.
J'ai fait le voyage à Berlin au pied du mur, ne voyant défiler le pays que quelques centimètres à la fois par la fente étroite entre le mur et le siège de devant.
J'ai vu passer des ombres, des lumières, des silhouettes d'immeubles sans pouvoir toujours reconstituer le portrait d'ensemble.
J'ai pensé alors que c'est probablement comme ça que les Allemands de l'Est avaient regardé l'Ouest pendant toutes ces années.













