Au cortège des petites voitures cheap des Allemands de l'Est venus à l'époque célébrer l'ouverture du Mur a succédé la parade des autobus touristiques.
Devant la guérite de Checkpoint Charlie, plus célèbre point de passage de Berlin pendant la guerre froide, des sacs de sable sont restés empilés. Des figurants en uniformes militaires flanqués de drapeaux s'y font photographier. Un sourire et la pose pour un euro. Les touristes font la file.
Des vendeurs du temple offrent des chapeaux de poil frappés du marteau et de l'enclume, des poupées russes et autres cossins inspirés de l'Est. On achète aujourd'hui les casquettes qu'on piétinait hier.
Les caméras des médias du monde ont commencé à tourner; j'ose à peine imaginer ce que ce sera demain, jour officiel de commémoration. Paraît que tous les hôtels de Berlin affichent complet. Je n'ai pas cherché à vérifier, mais s'ils le disent.
«Un grand party», prévoyait le chauffeur de taxi qui m'a ramené de la gare. Les journalistes étrangers qui débarquent dans une ville nouvelle citent toujours leur chauffeur de taxi. J'ai marché pendant deux jours sur Kurfurstendamm, la grande artère commerciale de Berlin, qui avait été complètement submergée par l'Est dans les jours suivant l'ouverture du Mur. Rien vu de particulier.
Sinon des t-shirts dans les boutiques touristiques et les unes de la plupart des journaux allemands dans les présentoirs. Une grande affiche à la façade d'une galerie commerciale : 20e anniversaire de la chute du Mur.
Pour le reste, les premières décorations de Noël sont plus visibles que les signes de la commémoration. Il fallait être aux anciennes frontières pour sentir que quelque chose se prépare.
À l'époque de la chute du Mur, j'étais trop occupé avec l'histoire pour remarquer le musée qui surplombe Checkpoint Charlie.
En y entrant cette semaine, je suis tombé sur le fils de l'ex-
président américain Ronald Reagan. Pas tant sur lui que sur une rencontre de presse pour marquer l'ouverture d'une salle consacrée au président Reagan.
Son fils Michael a plaidé que son père a été un héros sous-estimé de la chute du mur de Berlin.
Lors d'une visite à Checkpoint Charlie en 1982, Ronald Reagan avait franchi la ligne blanche entre les deux Allemagnes, geste jugé audacieux pour l'époque et aux limites de la provocation. Â
Puis il avait soufflé le chaud et le froid sur les relations avec l'Est, affichant à la fois fermeté et ouverture. En 1987, il a interpellé le président russe devant la porte de Brandebourg alors obstruée par le Mur. Ses mots ont résonné jusqu'à aujourd'hui : «Mr. Gorbatchev, tear down this wall!»
Disons que le leader soviétique ne s'est pas précipité pour abattre le Mur, mais l'appel a été fait.
Difficile de mesurer l'impact véritable des gestes et des déclarations du président Reagan désormais sacré «Ambassadeur de la liberté».
Il est dans ce même musée d'autres héros qui ont risqué leur vie et l'ont parfois perdue pour arracher au Mur la liberté de leurs compatriotes, sans recevoir autant de crédit. Mais depuis quand la reconnaissance ne va-t-elle qu'au mérite?
Un musée en deux temps, celui de l'ombre, puis celui de la libération. La liste des morts et des disparus, la description d'une machine infernale, des récits d'évasion troublants déclinés sur des centaines de planches en noir et blanc, à travers des textes, documents d'époque, oeuvres d'art et artefacts divers : des voitures modifiées pour cacher un fuyard sous la banquette ou sous le moteur; des tunnels creusés sous le Mur, des ultralégers de fortune et même un sous-marin de poche. De quoi nourrir l'imaginaire de générations d'auteurs de récits d'espionnage. Ce musée ne raconte pas seulement la douleur et la résistance, c'est une célébration de la créativité, de l'audace et de l'invention. Une section plus récente décrit la chute du Mur et vient boucler le cycle.
Dans le bruit de l'époque, je n'avais pas entendu Rostropovich jouant Bach au pied du Mur qui s'ouvrait. J'ai tendu l'oreille à la vidéo. Les cordes sombres du violoncelle pour dire le clair-obscur du moment. La peine que le Mur ait existé. La joie qu'il ne soit plus. J'ai beaucoup aimé.
«J'étais à Berlin il y a trois mois», m'avait raconté la dame il y a quelques jours au moment de monter dans l'avion à Montréal.
Père allemand, mère suisse, elle est née au Canada et parcourt aujourd'hui la planète pour donner des conférences.
- Comment fut l'accueil à Berlin? je lui demande.
Il n'y a pas eu d'accueil, me fait-elle comprendre.
- J'étais là en espionne.
- Une espionne? Vingt ans après la chute du Mur?
Le chat est sorti du sac.
C'était une militante pro-vie. Elle était allée espionner un congrès de pro-choix pour entendre les arguments et pouvoir les contrer. Les murs ne sont pas toujours où on les attend.
Parlant de mur, il y en a un qui longe la rue devant la pension où je loge, couvert de graffitis.
Pas celui que vous pensez, bien que ç'aurait été possible, car plusieurs fragments du mur de Berlin ont été conservés. Celui-là court simplement le long d'une voie du métro aérien qui traverse le quartier Charlottenbourg.
Un mur sans histoire. N'empêche que les Russes ne sont pas loin. Pendant que les autres dorment, ils veillent au pied de ce mur, animant la nuit de leur rire guttural.
Des tenanciers d'un dépanneur 24 heures qui déborde sur le trottoir devant leur commerce : des fruits et des légumes, charcuteries et poissons marinés, vendus en alphabet cyrillique. Aussi du vin et de la bière, mais surtout de la vodka.
Puisque l'heure est à commémorer les retrouvailles avec l'Est, je me suis permis. Une bouteille de Stolichnaya. Je sais, on la trouve aussi à la SAQ, mais ce n'est pas une raison.
Et puis j'ai vu aux nouvelles qu'il avait neigé à Moscou. Allez, cul sec à la santé des Russes, en attendant notre tour.
L'histoire... en chiffres
Pendant 28 ans, Berlin-Ouest aura été une île en mer d'Allemagne de l'Est. Comme l'histoire se raconte aussi en chiffres, alors voici :
Un mur de béton de 3,5 mètres de haut et de 155 km de long ceinturant Berlin-Ouest; autour de ce mur, un second en grillages métalliques et barbelés.
Entre les deux, un no man's land de 5 m à plus 100 m parfois, éclairé toute la nuit et plus difficile à franchir que le mur lui-même.
Le long du Mur, 302 miradors, 20 bunkers, 105 km de fossés faisant obstacle aux véhicules, 14 000 gardes, 600 chiens, etc. Voilà pour la quincaillerie.
C'est moins solide pour la suite. Le Musée du Mur recense 5075 évasions réussies, dont 575 soldats d'Allemagne de l'Est.
Le Musée parle de 245 victimes tuées lors de tentatives d'évasion, mais d'autres sour-ces parlent de 125 morts à plus de 1000.














