Touristes italiens imitant hier le baiser Brejnev-Honecker sur un fragment du Mur.
Le Soleil, François Bourque
Ils tournaient le dos au mur, déferlaient au centre-ville, vidaient les commerces, se bousculaient, effarés, dans les couloirs de métro, chantaient toute la nuit et revenaient la nuit suivante.
Les visiteurs de 2009 sont plus prévisibles. Ils cherchent le mur, s'émeuvent des lambeaux qu'ils en trouvent, marchent sur ses traces, ne sont nulle part ailleurs que là où passait le mur.
Ils mangent à la roulotte foraine leur saucisse et leur cari, contemplent les grands dominos devant la porte de Brandebourg, reviendront aujourd'hui à 8h25 précises les voir tomber devant les caméras du monde.
Puis Bon Jovi chantera We Weren't Born to Follow et ensuite... ensuite, j'imagine qu'ils rentreront, car je n'ai rien vu d'autre dans le programme du Festival de la liberté.
Lorsqu'on le leur demandait et qu'on arrivait à se comprendre, les visiteurs de 1989 avaient tous une histoire à raconter. Ceux de 2009 aimeraient en avoir une.
Je me souviens de celle d'un couple. Lui habitait à l'ouest. Dans la nuit du mur, il avait couru à l'est réveiller sa fiancée pour
la ramener dans la ville qu'elle n'avait jamais vue.
Il l'avait raccompagnée chez elle aux petites heures du matin, et ils avaient débouché le champagne avant qu'elle parte travailler. Il était retourné la chercher à la fin de la journée et envisageait déjà qu'elle pourrait un jour venir vivre à l'ouest.
Il m'avait laissé sa carte professionnelle et avait ajouté à la main son numéro personnel. J'aurais aimé connaître la suite. Je n'ai pas réussi à le retrouver. Plus de service au numéro qu'il m'avait laissé ni de trace dans Internet. S'il vit toujours, il approche les 70?ans. Sa fiancée était plus jeune.
La liberté de 1989 n'avait pas d'argent. On peut vivre un moment privé de parole ou privé de voter librement. Mais vivre sans magasiner, c'est insoutenable.
Le gouvernement ouest-allemand a offert 100 marks à chaque visiteur de l'Est. Un cadeau de bienvenue. Je me souviens des longues files devant les points de distribution.
Plusieurs avaient emporté des pièces d'artisanat, de l'alcool et tout ce qu'ils pouvaient espérer vendre dans la rue pour avoir des devises.
Je me souviens avoir acheté deux bouteilles d'un mauvais mousseux hongrois. J'ai bu la première la nuit suivante en la partageant dans la rue.
Cette même nuit où des jeunes de l'Est chantaient sur des bancs publics des chansons des Beatles jusqu'à en perdre la voix. Quand l'un n'en pouvait plus, il cherchait à refiler la guitare pour que la nuit ne s'arrête pas.
L'autre bouteille est à la maison. Je ne l'ouvrirai jamais.
Ils avaient huit ans quand le mur est tombé. Ont le vague souvenir d'avoir vu les images à la télévision. Je marchais près des grands dominos lorsque j'ai reconnu leur accent.
Ils sont venus pour les 20 ans du mur, mais, surtout, parce qu'ils aiment Berlin. C'est la troisième fois chacun.
Ils logent à l'auberge de jeunesse dans l'est de la ville, un quartier où derrière les grandes avenues staliniennes s'agitent les bars trash et les tessons de bouteille.
Une ville parfaite pour des jeunes, perçoivent-ils. L'art, l'audace des formes, le sentiment que cette ville échappe à la mécanique prévisible des Allemands.
Et puis il y a le coût de la vie. Berlin n'est pas (encore) chère comparée à d'autres capitales d'Europe. Le problème, c'est que les États voisins en Allemagne commencent à en avoir ras le bol de payer pour la reconstruction de Berlin. Il lui faudra peut-être un jour passer à la caisse.
René Julien est programmeur informatique de jeux vidéo. Il habite Limoilou, prend l'autobus tous les matins pour l'édifice d'Ubisoft, coin Charest-de la Couronne, en face du Soleil. Je n'aurais pas eu besoin de le chercher si loin.
Jean-François Poulin a vécu un an au Danemark, le pays de sa blonde et de Gagliano. Il a appris la langue, puis le couple s'est depuis installé à Québec. Il faisait de la recherche en agriculture à l'université, vient d'accepter une nouvelle job à Santé Canada.
Il leur arrive de jongler.
«Est-ce que je vivrais à Berlin?»
Il a réfléchi un instant.
«Certainement Berlin avant Paris», dit-il.
Le mur?
Maintenant que vous me faites penser... nous n'en avons pas touché mot.
Croisés dans la salle à manger de ma pension hier matin.
Un couple de Toulouse. Lui retraité, elle en congé. Leur fille vit à Saint-Jean-de-Matha.
Ils découvrent à leur rythme les capitales d'Europe. Ont choisi pour leur première visite à Berlin les célébrations des 20 ans du mur.
«Le mur, c'est la fin d'une histoire, un tournant. Les jeunes s'en foutent, mais pour les gens de notre âge, c'est important.»
À la table voisine, un jeune couple près de la fenêtre. Ils sont de Hambourg, passent deux jours à Berlin pour un congrès de cosmétique. Pas de temps pour le mur ni pour les célébrations.
Une femme dans la quarantaine arrive du nord du pays, près de la frontière du Danemark. Elle passe deux jours à Berlin pour un séminaire de physiothérapie. Aurait aimé pouvoir rester, mais devait rentrer hier. Elle regardera à la télévision.
Elle a grandi à l'est. Raconte que sa grand-mère avait, comme tout le monde à l'époque, entendu la rumeur d'un mur qui diviserait la ville.
Cela lui semblait tellement improbable qu'elle n'y a pas cru. Un matin, c'était fait. Trop tard pour fuir, la famille resterait divisée. Deux grands-parents d'un côté, les autres de l'autre.
Le mur n'y est plus, mais y est encore. Parfois visible. L'architecture par exemple, plus froide et monumentale à l'est, avec ses larges allées et ses immeubles soviétiques.
L'Ouest est plus léger, ses places plus conviviales, sa vie plus lively.
Ce qui paraît moins, mais qui est là?: le ressentiment de l'Ouest envers ceux qui ont «pris leur place» et leur job; la nostalgie de l'Est pour la solidarité des gens, pour l'assurance d'un emploi et la grande musique pour pas cher, dit-elle.
Le peuple n'avait jamais de billets, de corriger un vieil Italien qui participe à la discussion; ce sont les proches du régime qui avaient les billets, dit-il.
Non, mais si ça leur fait plaisir d'avoir la nostalgie de la grande musique.
Sur le plus long fragment du mur resté debout, la East Side Gallery et le baiser «fraternel» de Brejnev et de Honecker, secrétaire du Parti communiste est-allemand, vu par un artiste russe. Des visiteurs italiens (encore?) imitent la pose. Il n'y a décidément plus de respect pour rien.
La traduction : «Mon Dieu, aide-moi à survivre à cet amour mortel.»












