Parce que sur place, je vous jure... Je ne sais pas s'il s'en trouvait encore après la soirée pour croire qu'ils avaient vécu un événement historique.
Moi pas. L'histoire, c'était il y a 20?ans. Hier? Ce n'était qu'un spectacle construit pour la TV. Plutôt mauvais d'ailleurs. Aucun rythme. Aucun crescendo.
Trop peu de musique, d'interminables discours, entrevues et séquences vidéo. Une succession d'anticlimax.
Aucune idée mauvaise en soi, mais une mise en scène décevante. Je vous dis, je me suis ennuyé de la TV des Américains. Souvent pas très subtile, mais généralement efficace.
Même la chute des grands dominos n'a pas eu tout l'effet espéré. Les gens ont applaudi, bien sûr, au passage de la vague, mais pourquoi deux pauses pendant la route? Le plaisir n'était-il pas qu'ils tombent d'une seule traite?
Cette idée des dominos était pourtant géniale. On a déjà vu tomber des dominos ailleurs, mais jamais avec une symbolique si forte?: les couleurs peintes par des enfants pour dire les graffitis, l'alignement des pièces sur l'emprise de l'ancien Mur, le coup d'envoi à l'heure précise où, il y a 20 ans, la première brèche a été ouverte.
Et puis la symbolique du mouvement qui ne peut plus être freiné une fois la première brèche ouverte et jusqu'au démantèlement complet du Mur.
La symbolique de l'histoire qui ne s'arrête plus à partir du jour où commence à souffler le vent de la révolution. C'est d'ailleurs Leich Walesa, leader du syndicat Solidarnosc (Solidarité) dans la Pologne du début des années 80, qui a mis en mouvement le premier domino hier soir.
La chute du mur de Berlin a été le moment fort et définitif de l'effondrement du bloc soviétique. Ce n'en fut cependant ni le début, ni la fin. Lorsque l'Allemagne de l'Est s'est résignée à ouvrir le Mur, il y avait eu avant la Pologne, l'ouverture des frontières en Hongrie, les grandes manifestations dans des villes de l'Est.
Après Berlin, il y eut la suite, la Révolution de velours en Tchécoslovaquie, le renversement de Caucescu en Roumanie, la Bulgarie, les autres.
Ils sont tous tombés hier soir. L'un après l'autre; l'un entraînant l'autre, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus.
On entendait chaque fois un bruit sourd dans la nuit. Le claquement du domino sur le suivant. Régulier comme un bruit de botte militaire sur le pavé. La revanche de l'histoire.
La pluie toute la soirée, le froid et les pieds dans la boue. Quatre heures d'attente pour la plupart des spectateurs. Dans la foule, l'odeur du vin chaud et du tabac. On parle fort et on rit.
Peu de réactions aux premiers discours, sinon un moment d'hésitation lorsque l'image de Gorbatchev a été montrée pour la première fois à l'écran.
Lorsque Nicolas Sarkozy s'est approché du micro, les huées ont jailli tout autour de moi. J'ai souri et me suis approché de la jeune fille devant.
- Si je comprends bien, je suis entouré d'un groupe de Français, que je lui demande, amusé.
C'était tous des Anglais.
- Alors, pourquoi huer Sarkozy?
- Nous allons huer Gordon Brown aussi, a-t-elle dit, comme pour me rassurer.
Au bout de quelques secondes, elle s'est retournée vers moi.
- Je ne connais qu'un seul mot français. En fait, deux : «enculé» et «malheureusement».
Je ne lui pas demandé dans quel ordre il fallait prononcer.
Sur la clôture bloquant l'accès aux abords de la porte de Brandebourg, des visiteurs agitant des drapeaux du syndicat Solidarnosc.
Ils criaient et s'époumonaient dans d'assourdissantes trompettes de carnaval pendant Beethoven. Coudonc, les gars, c'est la solidarité avec qui, vos drapeaux?
J'ai réécouté Pierre Flynn au retour à l'hôtel. Berlin, sur l'album Mirador.
«Nous étions les humains de la tribu. Nous cherchions la musique et la fête.» J'ai trouvé que ça allait bien avec le jour.












