Or, on apprenait à la mi-mai que le Québec est en négociation avec les Américains pour leur vendre cette électricité à 12 cents le kWh dans un contrat fixe de 25 ans. En même temps, on nous informait que les coûts de production et de transport d'électricité à la Romaine sont évalués à 11 cents le kWh. Avec les imprévus et les dépassements de coûts habituels dans un projet de cette envergure, on peut se compter chanceux s'ils ne dépassent pas les 12 cents le kWh. Ce qui implique, à toute fin pratique, que le Québec, tout en assumant tous les risques, ne tirerait aucun profit de ce projet durant les 25 prochaines années, les Américains en obtenant seuls tous les avantages.
Il est impossible de prédire les coûts de l'électricité dans 10 ou 20 ans et les contrats à long terme peuvent conduire à des erreurs très coûteuses. Le passé devrait nous inciter à la prudence comme on peut le voir facilement.
Il y a moins de 2 ans, Québec cédait aux alumineries, pour 30 ans, pratiquement toute l'électricité qui sera générée dans le complexe Eastman-Rupert (890 MW) au tarif L (4,2 cents le kWh - en bas du prix de revient évalué à 5,1 cents le kWh). On se rend compte aujourd'hui qu'on en obtiendrait facilement le triple. Ce qui représente un manque à gagner de plus de 600 M$ (millions de dollars) par année pour le Québec.
Il était avantageux en 1926 de céder gratuitement et à perpétuité tout le potentiel hydroélectrique du Saguenay (1800 MW) - dont on n'avait nul besoin à l'époque - pour permettre l'implantation d'une aluminerie qui créait plusieurs milliers d'emploi. Au prix du marché actuel, cette énergie a maintenant une valeur de 1,9 MM$ (milliards de dollars) par an!
Il y a environ 40 ans, Terre-Neuve s'engageait, pour 70 ans, à vendre toute l'électricité produite par Churchill Falls (5400 MW) à environ 1/3 cent le kWh. Il en obtiendrait aujourd'hui 5,5 MM$ par an de plus!
Et le prix du marché d'exportation de l'électricité risque de grimper rapidement dans les prochaines années. Qu'on pense seulement à la politique américaine qui vise à réduire leur dépendance au pétrole qu'ils devront remplacer par des sources d'énergie renouvelables et non-polluantes. Ce qui cause déjà une augmentation de la demande pour l'hydroélectricité du Québec.
Le Québec lui-même n'échappera pas à cette tendance et l'avènement de la voiture électrique qui est pratiquement à nos portes risque de faire fondre rapidement les surplus d'électricité que l'on projetait exporter. Devant l'incertitude quant au prix du marché et à nos besoins futurs, comment peut-on raisonnablement négocier des ententes à long terme qui risquent d'hypothéquer l'avenir de nos enfants?
Cyril Boivin, Québec










