Dominic Paré est décédé à Québec le 25 novembre 2011. Il avait 50 ans. Dominic a fondé Silence en 1989. Le groupe s'est spécialisé dans le répertoire de Pink Floyd. Silence aura donné près de 1 000 représentations dans l'Est du Canada en 20 ans. Le silence est tombé où Silence est né : dans le quartier populaire de Limoilou.
Silence a connu deux incarnations. Celle de la décennie 1990, quand le groupe a tenu résidence au d'Auteuil, dans le Vieux-Québec, et celle des années 2000, quand il a tourné de Ville-Marie à Labrador City, en passant par Edmundston et Rimouski. Dominic Paré, aux claviers, a été le pont entre ces époques. J'ai eu le bonheur d'appartenir à la seconde.
Silence était la quintessence du «working-band». Un groupe où chaque engagement est l'équivalent de déménager un 4 et demi, où l'on fait des centaines de kilomètres pour jouer trois heures, où on roule des fils jusqu'à 5 heures du matin. On y carbure à l'amour de l'art dans ce qu'il a de moins galvaudé. Ramené à l'heure consacrée, le cachet est chimérique ! Silence, c'était le plaisir de jouer «Dark Side» à la Pyramide de Ville de la Baie; le trip de vivre «The Wall» dans le mur de Fermont. Mais sans notre phénomène de «Do», tout ça aurait manqué de sel.
Plusieurs groupes font du Pink Floyd, mais peu en jouent. Silence n'avait pas le lustre de ses concurrents à gros budget; mais pour l'ambiance, les timbres, l'aura réelle de ce qu'était Floyd - un groupe chevauchant l'abîme du chaos sans y sombrer - rien n'a jamais approché Silence. Et rien n'approchait Silence, parce que Dominic Paré y a joué vingt ans.
Dominic ne jouait pas de <I>covers<$>. Pas plus que les interprètes «classiques» reconnus. Il était du reste celui qui s'astreignait le moins aux partitions. Je ne lui ai pas connu la moindre idolâtrie. Dominic venait du même endroit que Barrett, que Gilmour (dont il partageait l'anniversaire), que Wright, Waters et Mason. Il puisait aux mêmes sources du <I>space-rock<$>, soit l'affranchissement des années 1960. Dominic, casque d'écoute vissé aux oreilles et mains glissant sur les molettes de ses synthés, se disait astronaute aux commandes de sa fusée. Dominic jouait «sa» musique: le répertoire floydien était le canevas.
Claviériste inspiré, Dominic était peut-être le meilleur ondiste du Québec. Sa maîtrise de ses deux minimoog en simultané - sans parler du Hammond B3 d'une troisième main - tenait du surnaturel. Souvent, sur scène, lors de ses plages d'improvisation, je devenais spectateur. J'étais subjugué par les tableaux électroniques qu'il peignait sans effort, qui, comme un solo stratosphérique d'Ornette Coleman, étaient affranchis des conventions harmoniques ou rythmiques. La clef et le tempo d'une pièce étaient pour Dominic des «détails» dont on se demande s'il n'a jamais eu conscience; pour un misérable cartésien qui, comme moi, aborde la musique comme on résout un logarithme, cette abstraction musicale demeurera toujours un prodige.
Dominic, au quotidien comme sur scène, évoluait sur un autre plan que nous tous. Il y repose désormais, dans la musique du silence.
Philippe Navarro
Québec