Les touristes qui ont assisté mardi au point de presse de Gilles Duceppe, devant le Château Frontenac, devaient bien se demander sur quelle planète nous vivons. Un tel boucan autour d'une coupe budgétaire de 45 millions $ dans un pays qui fait des surplus annuels de l'ordre de 10 milliards $ depuis une décennie? Aucun gouvernement au monde ne se serait laissé entraîné dans un tel débat pour une somme aussi risible. Aucun gouvernement, sauf celui de Stephen Harper.
Question : est-ce que cela fait l'affaire des stratèges conservateurs, ou ont-ils perdu le contrôle de leur programme?
Mardi, Stephen Harper a donné une dimension canadienne à la controverse en déclarant que «les gens ordinaires» n'ont pas de sympathie pour les artistes qui se plaignent dans le cadre d'un gala prestigieux subventionné par le gouvernement. The Globe and Mail et The National Post en ont fait des manchettes dans leurs pages électorales d'hier. Sur le site de la CBC, les réactions des téléspectateurs montrent une polarisation similaire à celle que l'on a pu observer au Québec depuis que Myriam Taschereau a déclaré que les artistes étaient «gâtés». Certains commentaires sont sympathiques aux artistes, d'autres leur sont carrément hostiles.
Cette controverse mène à une polarisation des opinions et pourrait se traduire par une polarisation des votes le jour du scrutin. Pour ou contre Stephen Harper? Dans un tel scénario, les votes stratégiques occuperaient une plus grande place et pourraient mener à des résultats surprenants.
Dès le début de la campagne électorale, on a vu de nombreux électeurs prédire la victoire des conservateurs tout en souhaitant qu'ils ne soient pas majoritaires. La campagne des artistes, associée à celle de groupes comme la Fédération des femmes du Québec, pourrait mener à un vote stratégique et favoriser les seuls candidats qui ont des chances de battre les conservateurs. Une telle division du vote pourrait aider le Bloc québécois au Québec, et les libéraux en Ontario.
Stephen Harper a refusé de répéter en français ses propos sur les artistes. Mais ses adversaires au débat des chefs de mercredi prochain l'attendent au détour. Après la sortie de la Fédération des femmes du Québec qui demande un vote anti-Harper, et de la Fraternité des policiers de Montréal qui dénonce sa position sur les jeunes contrevenants, on a l'impression d'assister à un ralliement de cette fraction de l'électorat qui craint l'élection d'un gouvernement majoritaire. Si tel devait être le cas, la montée dans les sondages du NPD et des verts au Québec pourrait en souffrir. Le scandale des commandites a été une véritable bouée de sauvetage pour le Bloc québécois en 2004. Gilles Duceppe s'accroche maintenant à la cause des artistes pour contrer la campagne de ses adversaires sur la pertinence du Bloc à Ottawa.
De passage à Québec, mardi, Jack Layton a également tenté de profiter de cette controverse, mais en discréditant le poids réel du Bloc québécois. «Moi, je peux devenir premier ministre d'un gouvernement, Gilles Duceppe ne peut pas. C'est une différence assez importante», a-t-il déclaré au Soleil. Mais le NPD se heurte toujours au scepticisme quant à ses chances de former le gouvernement et même de faire élire d'autres députés au Québec. Tandis que Duceppe a bien compris que s'il y a un vote stratégique fort, c'est de son côté que se tourneront les Québécois qui veulent à tout prix bloquer les conservateurs. Il n'est pas surprenant, dans les circonstances, qu'il n'ait eu qu'une toute petite phrase d'une ligne et quart sur la souveraineté, mardi, dans son discours de huit pages devant la Chambre de commerce de Québec.











