Il ne veut pas le savoir maintenant et ne voudra pas le savoir plus tard, insiste-t-il. Québec a besoin de ce nouvel équipement, c'est tout ce qui compte pour lui.
Pour n'importe qui d'autre, pareille insouciance signerait l'arrêt de mort du projet et probablement celle du promoteur.
Or, l'intérêt de gens d'affaires parmi les plus sérieux de Québec suggère que c'est exactement le contraire qui est en train de se produire. Trois millions de dollars recueillis en quelques jours. Intéressant. Â
On verra cependant pour la suite, car ce ne sont pas les premiers millions de dollars privés qui seront les plus difficiles à trouver, mais les autres.
Cela en dit quand même long sur la forte crédibilité de M. Bédard dans les milieux d'affaires. Cela en dit long aussi sur l'état de désuétude du Colisée de Québec et sur l'état d'esprit d'une ville qui ne demande pas mieux que de recommencer à rêver de ligues majeures.
La démarche de M. Bédard défie pourtant toutes les règles habituelles de promotion des grands projets.
Le voici sur la place publique pour vendre un amphithéâtre qu'il chiffre à 300 millions $, sans avoir commandé d'étude de marché; sans étude sur les coûts de construction, d'entretien ou de démolition du Colisée actuel; sans étude de faisabilité; sans étude de retombées économiques; sans étude d'impact sur la fréquentation des autres équipements culturels si un nouveau Colisée devait drainer tout l'argent du loisir; sans la moindre idée des intentions de la Ligue nationale de hockey ni de l'intérêt ou de la capacité des producteurs à attirer davantage de spectacles à Québec.
Bref, sans rien de ce qui accompagne habituellement les projets sérieux.
Pas un seul chiffre vérifié. Seulement ces 300 millions $ vaguement inspirés des coûts de construction du Centre Bell et dont on n'a aucune idée dans quelle mesure ils tiendraient la route à Québec.
Marcel Aubut n'aurait jamais osé. À l'époque où il demandait l'aide publique pour reloger les Nordiques, il avait au moins pris soin de commander ces études. Sans elles, il se faisait crucifier. Déjà qu'il a passé proche!
Jean Lemay, ex-directeur de cabinet de Jean-Paul L'Allier, spécialiste des communications et membre du c. a. du 400e, «tire son chapeau» à Mario Bédard.
«Il a choisi une façon de fonctionner. Ça commence avec une idée. C'est une stratégie qui en vaut d'autres», explique-t-il.
Cette stratégie de M. Bédard est devenue possible par le succès du 400e et la fierté retrouvée des gens de Québec.
Pour le reste, elle repose sur une seule prémisse :
«On a une infrastructure pourrie», on la remplace, résume M. Bédard. «On a un taudis, on construit une maison.»
Et tant qu'à construire, il souhaite faire assez grand pour une équipe de la LNH. Ce que n'a pas fait Winnipeg, qui devrait déjà agrandir son nouveau stade si la LNH y retournait.
M. Bédard reconnaît qu'il n'y aura pas plus de personnes riches à Québec parce qu'il y aurait un stade moderne. Il est cependant convaincu qu'il y a aujourd'hui plus de «gens riches à Québec qu'au moment du départ des Nordiques».
Daniel Gélinas, le dg du 400e et du Festival d'été, a mis en garde M. Bédard «contre les vues de l'esprit».
Il y aurait bien sûr un «effet de nouveauté» et une «meilleure sono», mais tout «va dépendre des contenus», prévient-il.
Les contenus. Retenez ce mot. Toute la recette des succès récents du Festival d'été et du 400e est là .
Sans nouveaux contenus, le projet a moins de sens. Il n'y a aucune certitude qu'un nouveau Colisée attirerait à lui seul plus de shows ou ferait vendre plus de billets.
Mario Bédard a entendu. Pas pour rien qu'il souhaite s'associer à Daniel Gélinas, qu'il décrit comme «une star à Québec». «Je vais avoir besoin de lui pour remplir le nouveau stade», dit-il.
Voyez comme l'histoire se répète. À la fin des années 50, après l'incendie de l'ancien Colisée qui n'avait épargné que les vestiaires, Québec avait décidé de reconstruire, en beaucoup plus grand. Et comptait alors sur Jean Béliveau pour le remplir et pour le rembourser.
Le producteur Michel Brazeau se dit «totalement pour le projet de nouvel amphithéâtre; le Colisée n'est pas le meilleur endroit pour voir des shows». «Je suis prêt à y aller moi aussi», dit-il, s'offrant à conseiller M. Bédard comme il a conseillé MM. Bertrand et Charest.
Michel Brazeau rappelle cependant certaines réalités de Québec :
1. Depuis qu'il est dans le métier, il n'a jamais refusé un seul spectacle au Colisée pour cause d'incapacité technique.
Le show de Céline Dion de l'hiver prochain est exactement le même que celui du Centre Bell. C'est plus compliqué à Québec, mais le résultat est le même;
2. Le Colisée n'a pas fait dix fois salle comble à 15 000 sièges depuis qu'il produit des spectacles;
3. La capacité d'attirer plus de spectacles simplement parce que la salle est meilleure et plus efficace est très limitée; Â
4. Le marché de Québec ne changera pas parce qu'il y aurait un nouvel amphithéâtre. Combien de spectateurs peuvent payer 200 $ et plus pour un billet de Madonna ou de U2?;
5. Vendre des droits de réservation de sièges est parfait pour le hockey ou pour une salle de spectacle permanente; dans un stade dont la configuration change à chaque spectacle, cela pose un problème de gestion de sièges; que faire des bons sièges de hockey qui se retrouveront derrière la scène le soir du spectacle?
Toutes ces mises en garde finissent par soulever une grande question, un peu brutale, mais inévitable :
Vaut-il la peine d'investir 250 millions $ de fonds publics uniquement pour améliorer le confort des spectateurs
du Colisée?
Parce que, jusqu'à nouvel ordre, c'est le seul résultat pour lequel il y a une certitude.
Malgré tout, le pari de M. Bédard mérite d'être poussé jusqu'au bout. Ne serait-ce que pour en avoir le coeur net à propos des désirs des citoyens et des entreprises de Québec.
Je crois aussi qu'il est un autre argument qui milite en faveur de ce projet. Plus intangible peut-être, mais déterminant. Pas très loin de l'idée de la fierté ou de celle du confort : l'argument de la modernité.
Une ville qui veut construire son avenir sur les nouvelles technologies, sur la recherche, sur une cité du cerveau et sur les entreprises de pointe pouvant graviter autour, a tout intérêt à offrir une image de modernité.
À tout faire pour séduire les investisseurs, les décideurs étrangers, les cadres et les chercheurs qui habiteront cette ville de demain. Tout faire, y compris leur donner le goût d'aller au stade et le confort quand ils y amèneront des clients.
Il n'est pour ça nul besoin de mille études économiques.
C'est d'ailleurs ce qui donne le goût de continuer à avancer avec le projet de M. Bédard, en attendant le moment où il faudra bien commencer à répondre aux questions nombreuses que soulève son projet.

















