Le maire qui montrait du doigt

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Le maire qui montrait du doigt

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Le Soleil

François Bourque
Le Soleil

(Québec) C'est l'image que je retiendrai. Celle de Jean Pelletier fixant sa cible droit dans les yeux et qui, au moment de parler, brandissait l'index avec fermeté à la hauteur de son visage.

Il soulignait ainsi ce qu'il allait dire. Il montrait la voie, interdisait déjà la réplique, ajoutait la force physique à celle de ses mots.

Le geste avait quelque chose de théâtral et, peut-être était-ce voulu, d'un peu menaçant. Comme l'était Jean Pelletier.

Les témoignages des derniers jours rappellent combien il aimait que les choses soient directes, au risque de frôler parfois la brusquerie.

Il attendait de ses proches collaborateurs qu'ils aient avec lui la même franchise. Ceux-ci le savaient capable des pires colères lorsqu'il sentait qu'on cherchait à le flouer ou à ne pas lui dire la vérité directement. Comme ils le savaient aussi «très humain», capable de pardonner l'erreur et «bon comédien».

Plusieurs tremblaient pourtant à l'idée de «passer dans le bureau du maire».  

L'un de ses proches me racontait que Jean Pelletier l'avait convoqué à son bureau pour lui montrer les premières maquettes de la «Grande place» dans Saint-Roch.

? Qu'en penses-tu? lui avait demandé le maire.

? C'est affreux, lui avait répondu le conseiller, en découvrant une maquette qui avait «l'air de l'ONU».

Jean Pelletier l'avait remercié.  

? C'est pour ça que je te paye. Pour me dire ce que tu penses.

C'est à cette époque que j'ai commencé à couvrir les affaires municipales pour mon journal. La fin du règne de Jean Pelletier à l'hôtel de ville de Québec.

Son style, ses attitudes et ses choix d'aménagement étaient alors souvent contestés : il bousculait l'opposition, semblait imperméable aux critiques.

Il voulait un centre commercial, des autoroutes et des tours à bureaux au coeur de Saint-Roch, là où se trouve aujourd'hui le jardin, l'ENAP et des logements; il avait reconstruit l'îlot Saint-Patrick dans la controverse, assez pour que ses relations avec le promoteur Laurent Gagnon soient au centre d'un retentissant procès sur la légalité des procédures de la Ville.

M. Pelletier était allé à l'école de l'Union nationale de Duplessis. Il avait de la démocratie une conception assez traditionnelle, voire brutale : je suis élu pour quatre ans, si ça ne fait pas, vous me battrez dans l'urne.

Ce qui ne l'avait pas empêché de créer des comités consultatifs de quartier.

Peut-être avait-il flairé le vent, lorsqu'il a choisi de ne pas se représenter à la mairie en 1989.

Mais Jean-Paul L'Allier a dit encore récemment qu'il n'est pas certain qu'il se serait présenté si M. Pelletier avait choisi de rester.

À l'occasion d'une rencontre chez Gilles Lamontagne, l'été dernier, en présence du maire Labeaume, Jean Pelletier avait rappelé qu'on «est prisonnier des modes de son temps». Comme s'il avait voulu s'excuser de quelque chose.

Il avait eu aussi cette remarque qui m'avait d'abord frappé, mais qui m'a semblé très juste. Il parlait de la «remarquable continuité» à la mairie de Québec depuis l'arrivée de M. Lamontagne.

L'embellissement de la ville, la culture, le rayonnement international et les infrastructures de services, il y avait là un fil conducteur commun qui a traversé les âges et qui tient toujours.

Nous nous souvenons facilement de ce qui oppose les maires, les administrations, les élus. Moins souvent de ce qui les rapproche.

Je n'ai été qu'à moitié surpris qu'il y ait eu si peu de monde, hier matin, à la Basilique, lors de la traditionnelle messe de la rentrée des employés de la Ville.

On y avait par exception invité aussi les citoyens et annoncé qu'on rendrait hommage à Jean Pelletier.

Ce n'était pas des funérailles, bien sûr, mais on a bien vu que M. Pelletier n'était pas un maire populiste pouvant faire accourir les grandes foules.

L'hommage fut en passant minimaliste, et c'est même beaucoup dire. À peine quelques mots.

Montré du doigt par le juge Gomery dans l'affaire des commandites et congédié de VIA Rail par Paul Martin, l'homme public a été blessé.

Les célébrations du 400e auxquelles il fut régulièrement invité auront été un baume sur la fin de sa vie. Il en aura profité jusqu'à la limite.

Il a fait sa dernière sortie publique le 16 décembre à la Chambre de commerce, à l'occasion du discours du maire Labeaume, dont il était devenu le «mentor» au cours de la dernière année.

Québec se souviendra de la passion de M. Pelletier pour sa ville. On lui doit le retour des trains au centre-ville, le premier plan directeur d'urbanisme, le développement de Lebourgneuf, l'amorce de la relance de Saint-Roch, la place D'Youville, le service de développement économique municipal.

Il a développé le réseau des bibliothèques et des parcs de quartier, fait reconnaître Québec par l'UNESCO, créé l'Association internationale des maires francophones, etc.

Je verrais mal qu'on débaptise la bibliothèque Gabrielle-Roy, même si c'est un lieu qui viendrait spontanément à l'esprit pour commémorer le nom de Jean Pelletier.

Sinon, je propose de donner son nom à la gare intermodale, un des lieux de la relance du centre-ville. M. Pelletier y a ramené les trains avant de devenir plus tard le président de VIA Rail.

Il y aurait là aussi un clin d'oeil à l'histoire de ses démêlés politiques. Un pied de nez même. Il me semble que ça ressemblerait bien au personnage.

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