Jean Pelletier m'a posé cette question à plusieurs reprises pendant nos entretiens à l'automne. Il n'était pas certain que ses souvenirs puissent intéresser le grand public, d'autant plus qu'il n'avait pas eu le temps d'enrichir ses propos de toute la documentation qu'il avait conservée, notamment de ses années à Ottawa. La réaction des lecteurs et des médias au cours des derniers jours a montré à quel point ce témoignage était précieux.
Les huit pages d'extraits de ces entretiens, publiées dans Le Soleil et La Presse de dimanche à mercredi, ne sont qu'une petite partie des quelque 100 pages de transcriptions recueillies. Il s'agissait des extraits les plus percutants ou davantage liés à l'actualité. Mais ce serait faire injure à l'histoire et à la mémoire de l'ancien maire de Québec que de mettre sur une tablette ce témoignage qui couvre plus de deux décennies de l'histoire du Québec et du Canada.
Au cours de nos rencontres, nous avons parlé des relations de Jean Pelletier avec les politiciens de son époque, dont
René Lévesque, qu'il aimait beaucoup, et Robert Bourassa, dont il ne s'est senti vraiment proche qu'au moment où l'ancien premier ministre a été atteint d'un cancer.
Même à la mairie de Québec, Jean Pelletier savait jouer du coude pour les intérêts de sa ville dans les officines gouvernementales. Quand ça n'allait pas avec le ministre, il trouvait un accès direct au premier ministre. Et au besoin, il a eu la tête de certains ministres, tant chez les libéraux que chez les péquistes.
Il a su jouer d'audace et d'imagination pour forcer la main d'Ottawa qui ne voulait pas ramener les trains au centre-ville de Québec. Mais il a dû capituler sur certains dossiers, dont celui de la construction des Terrasses du Vieux-Port, un projet du gouvernement Mulroney qu'il a été incapable de bloquer à cause des pressions de Robert Bourassa. «Pour un maire de Québec, résister au premier ministre de sa province dans la capitale, ce n'est pas simple. On peut payer son refus de toutes sortes de façons», a-t-il confié.
Et puis il y a le pont de Québec, une véritable «disgrâce», selon lui, compte tenu des obligations du Canadien National.
Jacques Chirac et l'international
La loyauté de Jean Pelletier à l'endroit de Jean Chrétien n'a jamais fait l'objet du moindre doute pendant toutes ces entrevues. Même chose pour son amitié envers Jacques Chirac, qu'il a connu pendant ses années à la mairie. Une amitié qui l'a bien servi une fois à Ottawa, dans le jeu politique que se livraient les souverainistes et les fédéralistes auprès de l'Élysée.
Il y a un chapitre fascinant sur cet épisode et les interventions de M. Pelletier pour court-circuiter les démarches de Louise Beaudoin dans la capitale française. On comprend mieux, à la lecture de ces notes, pourquoi Mme Beaudoin a quitté le Salon bleu, mercredi, au moment de l'hommage rendu par l'Assemblée nationale à l'ancien maire.
Bref, il y a de la petite et de la grande histoire dans ces entretiens qui méritent de retrouver leur place dans les manuels.
La publication des entrevues accordées au Soleil n'avait pas la prétention de donner un portrait complet ou équilibré des années de M. Pelletier à la mairie et à Ottawa. C'est la version des faits d'un homme qui se savait mourant et qui a su, j'en suis convaincu, garder certains secrets. Mais il avait droit à sa version des faits, et faisait ainsi sa contribution à l'histoire. Il appartiendra aux historiens de départager les faits. C'est ce que je lui répondais lorsqu'il me demandait s'il y avait un intérêt réel dans ses propos.
D'ici peu, l'équipe du Soleil déterminera le véhicule approprié pour publier la version intégrale de ces entrevues. C'est l'engagement moral que nous avons pris à l'endroit de M. Pelletier lorsqu'il a accepté de se confier à nous.
«Nous avons eu des différends, vous et moi», m'a rappelé Jean Pelletier le 22 août, lors de notre première rencontre. C'est vrai, et sur des questions très importantes. C'est peut-être la raison qui l'a amené à me faire confiance : on connaît parfois mieux ses critiques ou ses adversaires que ses amis.
Mais ce fut un privilège d'accompagner un tel personnage dans son dernier combat et son grand voyage. Mes pensées seront donc aujourd'hui avec sa femme Hélène et ses enfants qui l'accompagneront à son dernier repos.

















