Noir, c'est noir

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Jean-Simon Gagné
Le Soleil

(Québec) Nous vivons une époque formidable, mais un tantinet inquiétante.

Depuis octobre 2007, l'indice Dow Jones a perdu 52,3 % de sa valeur. Sa pire dégringolade depuis le plongeon de 89 %, survenu entre 1929 et 1932. Aux États-Unis, en l'espace de quatre mois, 2,6 millions de personnes ont perdu leur emploi. Au cours du dernier trimestre de 2008, le géant de l'assurance, American International Group (AIG), a essuyé des pertes de 61,7 milliards $. Du jamais-vu depuis que Hannibal a perdu près de la moitié de son troupeau d'éléphants sur la route de Rome, en 218 avant J.-C.

? Mesdames et Messieurs, ceci n'est pas un exercice. Veuillez vous diriger calmement vers les embarcations de sauvetage. Les femmes et les enfants d'abord.

Pour vous donner une idée à quel point les choses vont mal, le champ gauche des Dodgers de Los Angeles, Manny Ramirez, s'est contenté mercredi d'un contrat de deux ans, évalué à la modique somme de 45 millions $. «L'économie va mal, a-t-il concédé. Alors, j'ai un bon contrat (dans les circonstances).»

Un quotidien français a résumé à la blague : «La situation ne peut plus désormais s'aggraver que dans le sens d'une amélioration.»

S'il est vrai qu'il s'agit d'une crise de confiance, alors la guérison s'annonce plus laborieuse que prévu.

On se souviendra qu'en novembre, le pdg de General Motors s'est fait apostropher par des élus américains, alors qu'il était venu quémander des milliards à Washington... en jet privé.

«C'est comme un gars qui se présente à la soupe populaire en smoking», avait pesté un représentant de l'État de New York.

Depuis, pas une semaine ne passe sans que l'irresponsabilité des anciens maîtres de la finance ne soit étalée au grand jour. Depuis quelque temps, la justice tente d'identifier quels employés de Merrill Lynch ont reçu un total de 3,6 milliards $ en bonis, au moment même où le géant du courtage faisait naufrage, l'automne dernier.

Récemment, des élus américains ont exigé que la banque Chicago Northern Trust rembourse les sommes consacrées à des festivités dignes d'une bande de princes héritiers d'émirats du golfe Persique, partant en goguette avec la carte de crédit platine des paternels.

La banque vient de recevoir un chèque de 1,5 milliard $ du gouvernement des États-Unis, pour se maintenir à flot. Mais ça ne l'a pas empêché de mettre à pied 450 employés. Ni d'inviter des centaines de clients et d'amis à quatre jours de bambula. Au programme, un dîner à plusieurs milliers de dollars le couvert, un tournoi de golf en Californie et un concert privé avec Sheryl Crow.

Faut bien que certains continuent à s'amuser, non?

L'économie mondiale vacille. Les anciennes certitudes s'effondrent. La crise de confiance apparaît généralisée.

Partout? Vraiment partout? Non.

Au Québec, il y a trois mois à peine, Jean Charest assurait que la province n'enregistrerait pas de déficit budgétaire. Il traitait aussi d'irresponsables ceux qui lui posaient des questions sur les problèmes de la Caisse de dépôt et placement.

Les cyniques diront que M. Charest se trouvait alors en campagne électorale, et qu'il ne faut jamais reprocher à un politicien ce qu'il raconte en pareilles circonstances. Pour reprendre une publicité bien connue : «Ce qui se passe à Las Vegas reste à Las Vegas.» Et ce qui se passe durant une campagne électorale reste en campagne électorale.

On dira que, malgré tout, la situation du premier ministre n'apparaît guère confortable. Surtout quand il refuse que des moyens extraordinaires soient déployés pour faire la lumière sur le désastre de la Caisse de dépôt. Par moments, il ressemble au gars qui refuse d'admettre qu'il est enfermé dans une cage en compagnie d'un gorille de 650 kilos.

Mais il n'importe. La morale de cette histoire s'inspire d'une boutade de Mark Twain. Si jamais la fin du monde arrive, c'est au Québec qu'il faut se trouver. Comme d'habitude, on peut présumer que Jean Charest parviendra à y cacher le triste événement durant trois mois, le temps pour lui d'être réélu une dernière fois.

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