Terre des très grands hommes

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Jean-Simon Gagné
Le Soleil

(Québec) Le Québec regorge de sirop d'érable, de rivières indomptables, de forêts impénétrables, de mouches noires insatiables, de chanteurs académiciens peu écoutables et j'arrête cette énumération parce que tout cela apparaît secondaire.

Notre plus grande richesse, quand on y pense, ce sont les grands hommes. Non, je corrige. Les très grands hommes.

En fait, le Québec produit tellement de grands hommes qu'il se révèle difficile d'attendre leur décès pour baptiser un bâtiment ou un monument en leur honneur. J'en veux pour preuve l'aréna Mario-Gosselin, à Thetford Mines, le Centre récréatif Joé-Juneau, à Pont-Rouge, et l'amphiglace Mario-Marois, à L'Ancienne-Lorette, pour ne citer que ceux-là.

«L'éternité, c'est un peu long. Surtout vers la fin», disait Woody Allen.

Alors à quoi bon jouer les faux modestes et retarder inutilement les célébrations?

Rien ne nous préparait cependant à l'intensité du culte de la personnalité qui entoure Jean Charest.

Il est vrai que son administration s'est vite distinguée par le ton euphorique de ses communiqués. Le moindre bout de route y était présenté comme un exploit surhumain. Mais le phénomène est passé à la vitesse supérieure lors de la dernière campagne électorale. Dans une publicité, des ministres parlaient de Jean Charest comme d'un «grand frère», d'un être qui les faisait «grandir», d'un homme à qui ils devaient «tout» politiquement. Fichtre! On croyait avoir élu des ministres indépendants d'esprit. On découvrait un groupe de gens en adoration devant un premier ministre qu'ils décrivaient comme une sorte de croisement entre Gandhi, un gourou new age et un Calinours.

Puis, la fin de semaine dernière, la mise en orbite du chef libéral a franchi une autre étape, lors du conseil général de son parti.

M. Charest y a été consacré «grand bâtisseur», en compagnie des défunts premiers ministres Godbout, Lesage et Bourassa. Dans les couloirs, les militants pouvaient se faire immortaliser avec une photo grandeur nature du héros. Emporté par l'enthousiasme, le ministre de l'Emploi, Sam Hamad, s'est écrié : «[Avec Jean Charest], on a changé le monde!»

Même à Sainte-Anne-de-Beaupré, pendant le pèlerinage, personne n'affiche une foi aussi inébranlable. Et il est heureux que M. Charest n'ait pas poussé l'audace jusqu'à tenter de marcher sur les eaux, sinon il n'est pas sûr que tous les participants auraient pu garder leur calme. La prochaine fois, peut-être?

Pour reprendre la formule consacrée : «Avec Jean Charest, chaque minute est plus exaltante que la suivante!»

Évidemment, tous les libéraux ne sont pas dupes. En signe de dérision, quelques attachés politiques désignent même Jean Charest par ses initiales : J.C. Comme dans «Jésus-Christ».

Et ces farceurs ont pris l'habitude de dire que «Jésus-Christ est né en l'an 1958 avant Jean Charest».

Il va de soi que l'idolâtrie ne constitue pas une exclusivité libérale. Au soir des dernières élections, plusieurs ténors de l'Action démocratique du Québec étaient abasourdis d'apprendre le départ de Mario Dumont. Apparemment, ils n'avaient pas osé aborder la question avec leur chef.

«Comment vouliez-vous demander une chose pareille à un homme d'une telle stature?» avait expliqué un député en larmes.

Ajoutons qu'au moment du départ du premier ministre péquiste Bernard Landry, son très lyrique collègue Sylvain Simard parlait d'un «libérateur de peuple», «fauché en plein vol». Ouille.

Reste que tout cela appartient à la Préhistoire. À «l'avant»-Jean Charest. À une époque où nous n'avions pas un «grand bâtisseur» pour nous guider vers l'infini et plus loin encore.

La semaine dernière, le premier ministre présentait le futur complexe hydroélectrique la Romaine comme «le plus gros chantier d'infrastructure au Canada». Peu après, l'une de ses ministres évoquait «le plus gros projet d'infrastructure en Amérique du Nord».

Et la fin de semaine dernière, le ministre Hamad parlait du «plus grand projet d'infrastructure de la planète».

Si la tendance se maintient, les extraterrestres n'ont qu'à bien se tenir...

 

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