«[...] Lorsque vous apprendrez avec quelle bravoure je me serai battu, vous me pardonnerez toutes les peines que je vous aurai causées, écrit-il. [...] L'on nous avertit que nous sommes très près de la côte française. Je le crois, car nous entendons la canonnade ainsi que le bruit des explosions, même le sifflement des obus passant au-dessus de nos têtes. [...] Je vous aime bien, et dites à mes frères et soeurs que je les aime bien aussi du coeur.»
Boulanger vient d'écrire ses adieux. Quelques instants plus tard, il est tué d'une balle en plein front.
On dit qu'un mort n'est pas vraiment mort tant qu'un vivant se souvient de lui.
Si c'est vrai, alors Robert Boulanger et les 912 autres soldats canadiens massacrés lors du raid raté sur Dieppe, le
19 août 1942, seront bientôt disparus pour de bon.
L'exemple vient d'en haut. En 2002, le ministre canadien de la Défense de l'époque, John McCallum, avouait candidement qu'il n'avait jamais entendu parler de la bataille de Dieppe. Je précise : Monsieur était ministre de la Défense. Pas de l'Agriculture. Et il ne savait rien du pire désastre militaire de l'histoire du Canada!
Un peu comme si un ministre du Patrimoine ne connaissait pas Félix Leclerc. Non, oubliez ça. Il y a quelques mois, le ministre du Patrimoine ne savait pas qui était Félix Leclerc.
D'ailleurs, M. McCallum était un précurseur. Au Québec, un manuel récent d'histoire et d'éducation à la citoyenneté, Réalités, ne fait plus mention de Dieppe.
Notre «blanc» de mémoire collectif lave plus blanc.
D'accord, nous oublions Dieppe. Mais vous vous dites que ce n'est pas la même chose avec le débarquement de Normandie!
Hier, on commémorait le 65e anniversaire, en présence de grosses pointures comme le Français Sarkozy, l'Américain Obama et le Canadien Harper. Chacun y allait de son traditionnel «on-ne-vous-oubliera-jamais».
Pourtant, derrière les ronrons officiels, notre mémoire vacille. Selon un sondage effectué par le Dominion Institute, à peine 35 % des jeunes Canadiens connaissent encore l'existence du débarquement de Normandie. Et dans les manuels d'histoire, l'événement est souvent réduit à quelques lignes.
Remarquez qu'on peut toujours trouver pire. En 2006, selon un sondage de la National Geographic Society, moins de 20 % des Canadiens de 18 à 25 ans arrivaient à situer l'Afghanistan sur une carte.
Mais pourquoi s'acharner sur les jeunes?
Selon un sondage Léger Marketing effectué l'an dernier, 17 % des Québécois croient que ce sont les Français qui ont gagné la bataille des plaines d'Abraham...
Et n'allez pas croire que les Québécois sont pires que les autres. En 2006, environ les deux tiers des Américains étaient incapables de trouver l'Irak sur une carte du monde.
Il y a quelques années, en Grande-Bretagne, un sondage révélait que 30 % des adolescents n'avaient jamais entendu parler d'un drôle de bonhomme répondant au nom de Winston Churchill.
La morale de cette affaire, c'est que depuis des années, au Québec, l'enseignement de l'histoire fait l'objet d'une bataille larvée. Souverainistes, fédéralistes, pacifistes, tout le monde croit déceler un complot visant à contrôler les programmes.
Qu'ils se rassurent tous. Pour l'instant, ici comme ailleurs, c'est le néant qui gagne
«Être informé, c'est être libre», répétait René Lévesque.
René qui, déjà?
Oh, et puis, laissons tomber.
*La dernière lettre de Robert Boulanger a été reproduite dans Paroles du jour J : lettres et carnets du débarquement (Les arènes, 2004).










