La honte

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Jean-Simon Gagné
Le Soleil

(Québec) Qu'est-ce qu'il faut pour que nous nous indignions un peu devant l'actuelle pénurie de matériel nucléaire dans les hôpitaux?

Deux morts? Dix morts?

Combien de preuves de grossière négligence devons-nous accumuler avant de dire : «Ça suffit! Cette fois, les responsables ne vont pas s'en tirer à si bon compte!»

Concrètement, dans «notre plusse meilleur pays civilisé du monde», des centaines de personnes doivent chaque jour se passer d'examens cruciaux, notamment pour le dépistage de cancers. Tout ça parce que le réacteur ontarien de Chalk River, dont le gouvernement fédéral a la responsabilité, n'est plus en mesure de fournir le matériel nucléaire dont les hôpitaux ont besoin.

On croit rêver lorsque les autorités fédérales sont fières d'annoncer que les hôpitaux canadiens disposeront de la moitié du matériel habituel, la semaine prochaine.

La moitié? Et elles sont fières?

Bien sûr, les cas les plus urgents seront traités en priorité. Mais aux autres, on dit quoi? Qu'on guérit plus vite en voyant les choses du bon côté, et que le verre est à moitié plein? Ou qu'ils n'ont qu'à répéter la devise de tout bon gouvernement canadien qui se respecte : «Ne fais jamais aujourd'hui ce que tout le monde aura oublié demain»?

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La pénurie s'excuserait si le réacteur avait été endommagé par un accident imprévisible. Mais non. La centrale, qui fournit 80 % du matériel nucléaire utilisé dans les hôpitaux canadiens, est seulement victime de son âge avancé. En 2007, le Parlement avait dû adopter une loi spéciale pour la maintenir en activité, contre l'avis de la Commission canadienne de la sécurité nucléaire, qui la considérait comme une grosse minoune radioactive.

Depuis des années, tout le monde sait que la crise est imminente. Je répète : depuis des années.

Ça ne donnait même pas quelques minutes pour prévoir une solution à long terme?

Soyons bons joueurs. Un certain nombre d'hôpitaux ont prévu des solutions de rechange.

Mais à Ottawa, les gouvernements successifs avaient apparemment mieux à faire. Si on me permet un brin de démagogie, j'aimerais rappeler qu'au début des années 2000, les libéraux avaient du temps à consacrer à l'instauration d'un permis de conduire une chaloupe. Et plus récemment, leurs successeurs conservateurs ont consacré beaucoup d'énergie à essayer de faire traduire des enfants de 15 ans devant les tribunaux pour adultes. Mais ça, c'est une autre histoire...

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Faut-il attendre que la crise fasse l'objet d'une télésérie larmoyante, avec la mention «Basé sur des faits vécus», dans le générique?

Faut-il attendre une improbable commission d'enquête, qui partira des nébuleuses tentatives de privatisation des années 90 pour remonter jusqu'au cul-de-sac d'aujourd'hui?

Faut-il attendre que l'affaire se retrouve devant les tribunaux, comme naguère le scandale du sang contaminé?

Ces jours-ci, on s'indigne surtout que la ministre fédérale des Ressources naturelles, Lisa Raitt, ait pu parler de la crise comme d'une affaire «sexy». Ou qu'elle ait traité l'une de ses collègues de porte-fenêtre, de choux-fleurs gratinés ou de moumoune, je ne me souviens plus trop.

D'ailleurs, cela n'a aucune importance. Mme Raitt n'est que la dernière représentante d'une longue lignée de ministres qui mettent au placard leur dignité dès qu'ils entrent en politique, et dont même les larmes semblent calculées au millimètre près.

Et M. Harper, qui s'obstine à la défendre, ressemble de plus en plus au quidam qui se mettait en colère dès qu'il croisait un chantier de construction. Normal. Dès qu'un ouvrier tapait sur un clou, le pauvre avait l'impression qu'on l'insultait en langage morse!

Au risque de paraître présomptueux, je terminerai en rappelant à M. Harper et cie la sagesse de cette citation de l'ancien président Ronald Reagan : «J'ai donné des consignes pour qu'on me réveille à tout moment en cas d'urgence nationale, même durant une réunion du Conseil des ministres.»

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