Mais nous savions tous hier que nous étions sur un théâtre secondaire, à l'écart du seul événement qui comptait et qui se tenait loin des caméras. Si la journée de lundi a paru totalement surréaliste, avec l'ultimatum de Michael Ignatieff qui se dégonflait peu à peu en un questionnement presque anodin et les haussements d'épaules de Stephen Harper, celle d'hier s'est déroulée sur un ton hautement partisan, électoraliste.
Insultes et injures volaient de tous les côtés, aux Communes, alors que les députés libéraux comme conservateurs en savaient aussi long que nous sur le contenu des discussions, c'est-à-dire rien.
Voici quelques perles tirées de ces échanges de députés laissés à eux-mêmes?: «Cet été, les gens crèveront de faim!» En Somalie? En Afghanistan? Non, ici, chez nous, au Canada, parole de Denis Coderre, si le gouvernement ne modifie pas tout de suite des règles de l'assurance emploi.
«Des dizaines de milliers d'emplois seront en danger», assure de son côté le président du Conseil du Trésor, Vic Toews, si les libéraux rejettent les crédits budgétaires et font tomber le gouvernement, vendredi.
Parce que, selon lui, des centaines de négociations avec les provinces, les municipalités et le secteur privé sur les infrastructures tombent à l'eau. Que lui répond alors son vis-à-vis libéral? «Qu'on le dise en anglais ou en français, ce qu'il dit est faux.»
Et comment le sait-il, M. Coderre, que M. Toews se trompe? Facile?: «J'ai été ministre plus longtemps que lui et je sais comment cela fonctionne.»
Poursuivons plus loin cet argument massue du député libéral?: «Quand on est en campagne électorale, ce sont les fonctionnaires qui négocient, pas le monsieur avec sa valise qui s'endormira dans son coin.»
Le «miracle» de la traduction simultanée n'a malheureusement pas joué, cette fois, si j'ai bien entendu la reprise télévisée, parce que M. Coderre parlait trop vite, et le ministre Toews n'a pas compris que le monsieur qui dort, c'était lui! Sinon, des fusibles auraient sauté!
On vise haut, n'est-ce pas? M. Coderre s'est repris en disant qu'il «veut toutefois poser une question sérieuse» au gouvernement, ce qu'il a fait, justement, en évoquant les gens qui crèveront de faim dont je vous parlais plus haut!
Les bloquistes et les conservateurs ne s'aiment pas d'amour tendre, et hier ne faisait pas exception?: au député André Bellavance, qui disait que «le ministre rencontre, écoute et ne fout rien», le ministre concerné, Jean-Pierre Blackburn, a répliqué qu'il n'a pas été élu «pour essayer de foutre des crises et de briser le pays».
Même les journalistes avaient la couenne fragile, et le ministre Christian Paradis a eu maille à partir avec certains collègues lorsqu'il les a renvoyés à M. Toews. Signe de rare exaspération, M. Paradis a été apostrophé net, fret et sec, en point de presse?: «Il parle juste anglais, le président du Conseil du Trésor, lui a lancé un journaliste, puis on veut une réponse en français.»
Difficile, la vie de porte-parole francophone, lorsqu'on ne maîtrise pas les dossiers. Disons aussi qu'habituellement, nous sommes plus tolérants, vaut mieux une réponse en anglais que pas de réponse du tout.
Pendant tout ce temps, Ignatieff et Harper discutaient de la survie éventuelle du gouvernement dans les bureaux du premier ministre, sur un ton différent, je présume.










