Le dernier dinosaure

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François Bourque
Le Soleil

(Québec) Je ne me souviens ni du lieu, ni du moment précis, ni vraiment du prétexte. Je crois que ce devait être les fusions municipales.

Ce dont je me souviens bien par contre, c'est de sa colère, furieuse, contre le premier ministre du temps, Lucien Bouchard.

Une colère viscérale, montée du fond des tripes et nourrie par la conviction d'avoir été victime d'injustice.

Je le revois, bouillant derrière les micros des journalistes qui se pressaient autour de lui. Il cherchait les mots pour dire sa rage et argumenter à propos d'une cause qu'il savait désormais perdue. Mais les mots ne venaient pas. «Monnnnsieur Bouchard, Monnnnsieur Bouchard», soufflait-il, indigné, comme s'il allait éclater.

C'est tout ce qu'il réussissait à dire, ravalant même ses «sacrebleu», son juron préféré. Nous étions là à attendre une suite qui n'est jamais venue.

Il y avait dans ce presque silence tout Ralph Mercier?: son coeur, ses convictions, son respect de l'autre au-delà des divergences; ses limites et son impuissance devant l'inéluctable.

Avec le recul, je peux dire aujourd'hui qu'il y avait aussi dans ce presque silence le début du déclin de la carrière politique municipale de Ralph Mercier. La suite n'allait plus être qu'une lente dérive vers la banlieue de l'action politique.

Après les fusions municipales, M. Mercier a bien sûr été réélu à Québec, deux fois d'ailleurs. Il a même siégé à l'exécutif d'Andrée Boucher.

Mais numéro deux derrière Mme Boucher, ça ne laisse pas beaucoup de glace. Surtout lorsqu'on a été si longtemps numéro un à Charlesbourg et à l'UMQ, puis membre du C.?A. de la Fédération canadienne des municipalités.

Le rôle de M. Mercier s'est amenuisé encore davantage à l'arrivée du maire Labeaume, qui l'a évincé de l'exécutif et confiné à un rôle plus effacé de conseiller de district. M. Mercier annonce qu'il ne sera pas candidat en novembre. Personne ne s'en étonne vraiment. Sauf que le vrai motif de son départ n'a rien à voir avec le déclin de son poids politique.

Si ce n'était que de lui, il resterait et c'est avec un «pincement au coeur» qu'il partira, car il «aime encore ça», la politique.

Il part parce qu'après 25 ans de vie publique, il a choisi de laisser cette fois le dernier mot à sa femme, qui souhaitait depuis un moment qu'il rentre à la maison, diminue le stress et les horaires lourds.

Il avait renoncé pour ce même motif à être candidat à la mairie de Québec après le décès de Mme Boucher. Sa femme aura fini par l'avoir à l'usure...

Je vois donc mal comment M. Mercier pourrait revenir à court terme comme candidat au provincial ou au fédéral, même s'il se refuse à fermer cette porte.

Plus probablement, M. Mercier voudra siéger à des C.?A. d'organismes publics ou agir dans les coulisses de l'organisation politique, une façon de ne pas laisser dormir son expertise.

 

Le bilan qu'il fait? La fierté d'avoir redressé les finances de Charlesbourg, développé le territoire et trouvé de nouveaux revenus, mis en valeur le patrimoine, voté la première politique familiale dans les villes du Québec. En cours de route, son adversaire politique le plus redoutable aura été Jean Pelletier. Sa «plus grande déception», la fusion. Il aurait voulu continuer avec «sa ville de Charlesbourg». «Il est plus difficile de gouverner une grande ville», pense-t-il. Sa «ville idéale» aurait 125 000 citoyens, Charlesbourg en avait 70 000 lors de la fusion.

Avec la retraite de Ralph Mercier, c'est le dernier grand dinosaure de l'époque des anciennes villes qui disparaîtra du paysage politique de Québec.

Si on excepte Paul Shoiry (Sillery) et Marcel Corriveau (Saint-Augustin), qui ne sont pas tout à fait des dinosaures. Et, bien sûr, Émile Loranger (L'Ancienne-Lorette), que même Darwin ne saurait pas comment classer.

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