Un ange passe

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François Bourque
Le Soleil

(Québec) Il n'y avait pas la dramaturgie de la nuit, sa lenteur, le mystère des ombres, le contraste de la lumière sur les fils tendus entre les toits incandescents du Château Frontenac et de l'édifice Price. Pas de follow spot sur le funambule.

Mais on avait tous compris que le pari de la nuit était devenu intenable. Selon toutes probabilités, il allait encore pleuvoir lundi soir et comme il n'y avait plus de report possible, le Festival risquait de tout perdre.

La décision est tombée lundi matin. La traversée se ferait de jour, en plein midi, à l'heure où le soleil est le plus haut.

Sur le coup de l'angélus, Icare s'est engouffré dans la dernière fenêtre possible avant la pluie et a traversé le ciel, les ailes battantes. Il y a mis une éternité de 17 minutes. Plus vite qu'il l'avait d'abord prévu.

Mais pas assez pour moi qui retenais mon souffle, le ventre noué, risquant des regards effarés vers l'énormité du vide

où il se jetait.

Il a fallu en plus qu'il s'arrête en chemin, pose le genou au «sol» et s'amuse à saluer la foule. Plus loin, ou était-ce un peu avant, il a eu le culot de fredonner, inspiré a-t-il dit, par le bleu du ciel devant lui : Nel blu dipinto di blu, extrait de Volare, la célèbre chanson italienne dont le titre se traduit par voler.

Ramon Kelvink avait l'air léger en décrivant son parcours. Il avait apprécié le moment, a eu le temps de penser à sa famille.

Mais sa traversée a été «limite», dira-t-il, décrivant avoir «pris les cornes du diable».

Les funambules volent de nuit pour éviter le vent. Ils prennent parfois le départ malgré un vent léger, mais préfèrent alors l'affronter de face.

Or, le vent de lundi lui soufflait dans le dos. Il a senti les «rafales». Son balancier, si stable jusque-là, s'est emporté. Il a mis alors «beaucoup d'énergie» pour «ramer», ce qui l'a, dit-il, «bien agacé». J'aurais voulu qu'il dise «paniqué», mais il a dit «agacé»...

Lorsqu'il a touché la cible sous la clameur, Ramon Kelvink a accroché ses ailes au support puis s'est retourné pour saluer. Il avait toujours un pied sur le fil pendant que, de la main, il n'en finissait plus de balayer le ciel.

Qu'attendait-il pour entrer se mettre à l'abri? J'ai eu la frousse un instant que l'envie lui prenne de refaire la traversée. Quand je l'ai vu finalement disparaître dans une chambre que le Château songe à rebaptiser la Suite du funambule, je me suis précipité à l'ascenseur et suis grimpé au 15e, comme pour m'assurer qu'il allait bien redescendre.

Je suis sorti de l'ascenseur au moment où il entrait dans la cabine voisine. J'ai juste eu le temps de m'y glisser aussi.

Il était là, radieux, toujours aussi cordial et disponible. Il avait sa petite dans les bras et sa conjointe à ses côtés.

Sur son front, je voyais perler la sueur.

Une image saisissante. Un grand oiseau blanc porté par le vent, la poitrine frémissante; derrière lui, le souffle implacable des nuages noirs et blancs déboulant sur le bleu du ciel.

La dernière fenêtre se refermait. Une heure après, il pleuvait. Nous avions peut-être raté la dramaturgie de la nuit, mais nous n'avions rien perdu au change.

Vous allez sourire, mais j'ai alors pensé à ce film des années 70 dont je ne sais plus s'il fut un film culte ou seulement cucul. Un n'empêche pas l'autre peut-être.

Jonathan Livingstone le goéland. J'ai revu Jonathan le goéland. Cette histoire métaphorique écrite par un ancien pilote de l'armée américaine. Celle d'un jeune goéland anticonformiste qui repousse les limites du vol en cherchant

à aller toujours plus vite et plus haut.

J'imagine que la traversée du ciel par un funambule s'insère mal dans les catégories artistiques des prix du Festival d'été. Mais j'en fais quand même un des moments poétiques les plus forts de la cuvée 2009. Il faudra dorénavant parler des «Arts de la rue et du ciel».

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