Mais qui écoute les experts?

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Jean-Simon Gagné
Le Soleil

(Québec) Depuis des années, les experts prédisent une pandémie de grippe. Pas l'apocalypse, mais presque. Au fil des ans, ils ont produit des tonnes de paperasse pour décrire les dangers du SRAS, de la grippe aviaire, de la grippe porcine et de notre ribambelle d'ennemis microscopiques.

Si les mystères de la réplication des virus échappent encore aux têtes de linotte que nous sommes, ce n'est pas faute de vulgarisation. Ni faute d'avertissements. Que ceux qui ne maîtrisent pas l'art de tousser subtilement dans leur coude rougissent de honte. Sans oublier les scélérats qui ne respectent pas les sept étapes du lavage des mains. En attendant la suite, ceux-là seront privés de dessert...

«Pour voir qu'il fait noir, on n'a pas besoin d'être une lumière», résumerait le chat de Philippe Geluck.

Mais ne nous égarons pas. En 2006, le ministre de la Santé de l'époque, Philippe Couillard, avait présenté un plan d'action contre la grippe aviaire digne de Steven Spielberg. À côté de cela, même les effets de la guerre atomique paraissaient plutôt limités. Le scénario du pire prévoyait que 17 000 employés du réseau de la santé se trouveraient hors de combat. «Aucun État n'est prêt à 100 %», avait prévenu le ministre, avec le regard hagard de celui qui a entrevu l'enfer.

Poursuivant sur cette lancée, la Sécurité civile avait publié, en 2007, un guide à l'intention des entreprises. En cas de pandémie, on prévoyait un taux d'absentéisme de 50 %.

Les experts ne recommandaient pas aux petits Québécois de serrer très fort une copie du plan d'action ministériel contre la grippe avant de s'endormir le soir, mais c'est tout juste.

Et pourtant, à la mi-octobre, au moment où la pandémie tant redoutée se pointait le bout du nez, tous ces efforts ont paru vains. Malgré des années de pédagogie apocalyptique, à peine un tiers des Québécois prévoyaient se faire vacciner!

Pire, beaucoup de gens semblaient craindre davantage le vaccin que la grippe A (H1N1) elle-même!

Des rumeurs évoquaient une manigance des grandes compagnies pharmaceutiques. D'autres, plus extravagantes, suggéraient un complot de la grande pastèque universelle visant à remplacer l'humanité par des plants de courgettes. Ou quelque chose d'aussi crédible.

En fait, sans la mort foudroyante du jeune Evan Frustaglio, le 27 octobre, la campagne de vaccination s'annonçait difficile. Et il importe peu que le doute subsiste sur la nature exacte du mal qui a terrassé le garçon de 13 ans. Sa mort a eu l'effet d'un électrochoc.

Ce que des années de savantes explications n'avaient pu accomplir, les images du père Frustaglio en pleurs l'ont réussi instantanément.

L'opinion publique s'est complètement retournée. À croire que les mêmes gens qui soupçonnaient un complot, deux jours auparavant, étaient prêts à attendre des heures pour se faire vacciner.

Apparemment, il existe au moins une chose plus contagieuse que la grippe : la peur.

Le mot de la fin appartient à l'acteur Jerry Seinfeld, qui affirme qu'il faut se méfier de ce que racontent les gens à propos de leurs peurs. «Selon les sondages, la plus grande peur des gens reste de prendre la parole en public, dit-il. Au second rang, c'est la mort. Oui, la mort ne vient qu'en deuxième place. Ce qui veut dire que lors de funérailles, les gens préféreraient se retrouver dans le cercueil plutôt que d'avoir à prononcer l'éloge funèbre...»

Sans blague. Plus que jamais, en période de grippe, la peur partage le monde en deux. Soit vous êtes la biche qui frémit de terreur au moindre coup de vent. Soit vous optez pour l'attitude imperturbable du ver de terre, suspendu à son hameçon, au fond de l'étang glacé, alors qu'une grosse truite s'approche dans la pénombre. Et le lombric se répète à lui-même, pour se rassurer : «Que pourrait-il m'arriver de pire, à moi qui suis né dans le fumier?»

 

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