Tuons le messager!

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Raymond Giroux
Le Soleil

(Ottawa) Si le message ne vous convient pas, tuons le messager. Les conservateurs connaissent bien ce dicton, et tant pis pour le porteur de mauvaises nouvelles, surtout s'il est fonctionnaire.

Le Canada n'a jamais eu de succès dans sa gestion des détenus de guerre en Afghanistan, au su de la réputation pour le moins controversée des combattants de tous les camps, dans ce pays, y compris du gouvernement légal. Le diplomate Richard Colvin a lancé une bombe dans les jambes du gouvernement dont ce dernier peine à se relever.

Selon notre homme en poste jadis à Kaboul, puis promu responsable du renseignement à Washington, ce qui démontre qu'il n'est pas un deux de pique à moins que l'incompétence totale règne aux Affaires étrangères, tous les détenus remis aux Afghans étaient torturés.

Réponse officielle : nous n'avons rien vu, rien entendu, rien su, dit le gouvernement dans un premier temps. Puis le ministre de la Défense nationale, Peter MacKay, nuance, ou se plante, au choix.

Jeudi, aux Communes, il a admis que les Forces canadiennes avaient modifié leur politique de remise de détenus, il y a plus de deux ans, après avoir reçu des informations de M. Colvin et d'autres personnes.

Plus tard, en point de presse et hier encore à Halifax, M. MacKay a repris sa toge de procureur de la Couronne, son métier dans le civil, et accusé M. Colvin de n'avoir aucune preuve pour soutenir ses accusations.

Mieux, ou pire encore, le ministre a accusé le diplomate d'être une marionnette des talibans. Comme le ridicule ne tue pas, M. MacKay ne mourra pas demain matin.

Une enquête militaire sur le transfert spécifique de trois détenus a conclu à l'absence de preuve de tout mauvais traitement dans ces cas précis, en février dernier.

Mais les enquêteurs ont aussi découvert que les militaires canadiens ignoraient si les détenus ainsi transférés étaient des talibans ou même des rebelles quelconques.

En clair, nos troupes auraient pu remettre aux délicats Afghans des individus totalement innocents, et tant pis pour leur sort. M. Colvin était crédible à l'époque, a dit le ministre, mais ne l'est plus cette semaine.

Tous les dirigeants touchés par une affaire en voie de se transformer en scandale nient avoir été informés de la série de dépêches envoyées par M. Colvin et d'autres.

Dans un gouvernement sous contrôle absolu du bureau du premier ministre, il faudrait un damné grand complot d'un nombre important de hauts gradés militaires et de responsables des Affaires étrangères pour cacher la vérité à Stephen Harper.

Mais supposons un instant que ce dernier soit aussi bien protégé des coups fourrés que Jean Chrétien l'était des commandites. Alors, se pose la question fatale : qui savait quoi, et quand?

On ne joue pas avec les droits de la personne, surtout lorsqu'un pays se targue de faire la leçon aux autres. Les conservateurs ont tout fait pour que M. Colvin ne vienne pas témoigner devant un comité parlementaire.

Sa transgression risque de lui coûter cher, le gouvernement n'ayant jamais caché son antipathie envers une fonction publique tout aussi «libérale» à ses yeux que le Sénat et la magistrature.

Le Parti conservateur veut en théorie encourager et protéger les dénonciateurs, ces whistleblowers qui découvrent des incongruités graves dans les ministères.

De toute évidence, cette politique s'applique dans certains cas seulement.

Mais la mort professionnelle attendue du messager ne doit pas obnubiler le fond du problème : nous devons savoir si oui ou non le Canada s'est retrouvé complice de cas de torture, et j'ai bien peur que sans enquête publique, nous en resterons aux soupçons et aux rumeurs. Nous y perdrons tous.

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