Puis il m'avait pointé la colline derrière et raconté comment, quelques jours plus tôt, le feu avait été mis aux maisons. Trente morts, dont des enfants.
Malgré des appels à l'aide, la police n'était jamais intervenue, s'indignait-il.
C'était le début de l'été 2001. Je débarquais à Port-au-Prince pour la première fois. J'allais collaborer avec une ONG américaine; les Affaires publiques de l'ambassade des États-Unis m'avaient convié à un briefing de «bienvenue».
Je me souviens avoir été frappé ce matin-là par la brutalité du portrait qu'on me faisait d'Haïti. Je n'ose pas imaginer ce que ce serait aujourd'hui.
J'avais aussi été étonné par le cynisme et la désillusion.
«Ne crois pas ce qu'on te dit et crois seulement la moitié de ce que tu vois», me prévenait-on. Un coopérant avait enchaîné avec ce proverbe créole : «Ce que tu vois, c'est pas ça».
Le souvenir de ces conversations m'est revenu en lisant, il y a quelques jours, les réactions de la gouverneure générale, Michaëlle Jean, ébranlée par l'ampleur du désastre.
«Il y a tout ce qu'on voit et il y a tout ce qu'on ne voit pas», insistait-elle.
Chaque jour de reportage lui donne raison. On n'en finit plus de découvrir l'indicible et de repousser les frontières de la désolation.
Malgré l'onde de choc des caméras qui déferle sur Haïti depuis la semaine dernière, il est probable qu'on n'ait rien vu encore.
Mais c'est déjà bien assez. Plus qu'il ne m'en fallait.
J'ai donc fait comme vous. J'ai envoyé un premier don à la Croix-Rouge. J'en enverrai probablement encore. Je sais que c'est dérisoire, mais la somme de nos dérisions arrivera peut-être à quelque chose.
Que pourrions-nous faire de mieux? Sauter tous dans le prochain avion pour aller se perdre dans le désordre, ajouter à la confusion et boire l'eau de ceux qui meurent déjà de soif?
CNN n'a pas tardé à poser les questions à son rendez-vous média du dimanche matin Reliable sources. Les médias en montrent-ils trop? Sont-ils sensationnalistes? Insistent-ils trop sur les enfants parce que ça donne des images plus touchantes?
Je vois mal comment on pourrait passer à côté des enfants dans un pays où 42 % de la population a moins de 15 ans.
Aurait-il fallu attendre avant de diffuser?
À toutes les questions, j'aurais répondu non. Même si, dans l'urgence, la morale voudrait que les journalistes portent secours avant de penser à tenir une caméra.
J'ai eu parfois le même malaise en entendant des médecins et des secouristes donner des entrevues. N'auraient-ils pas été plus utiles dans les rues qu'au téléphone ou au bout du micro? Mais je ne voudrai pas juger sans connaître le contexte.
Il fallait montrer ces images et il le faut encore.
Celle qui m'a le plus frappé : la photo dans le journal d'une jeune femme accouchant sur le plancher de l'hôpital avec son bébé dans les mains d'un infirmier. Une vie après la mort.
On a commencé à voir des scènes de pillage, d'intimidation, de violence. Port-au-Prince est une ville dangereuse.
Elle l'était avant et le sera de plus en plus à mesure que s'amplifient les besoins et le chaos.
À l'époque, on disait déjà qu'il était dangereux de s'aventurer dans Port-au-Prince. Des quartiers entiers, «interdits» aux étrangers, même de jour. On déconseillait formellement de marcher, même à Pétionville, la banlieue «chic».
J'avais bien sûr triché. Je me revois, la peur au ventre, remonter vers le marché sur des trottoirs défoncés, à travers les ordures, les étals approximatifs des marchands, l'odeur des égouts et des tuyaux d'échappement.
Il ne m'est rien arrivé de fâcheux. Ni ce jour-là ni les autres.
Mais je comprends pourquoi les visiteurs et les coopérants en Haïti choisissaient le plus souvent de loger dans les hôtels haut de gamme.
Au Montana par exemple, dont on a beaucoup parlé depuis quelques jours. Ce n'est pas tant par snobisme ou goût du luxe, mais par souci de sécurité.
Il est ironique que plusieurs aient finalement trouvé la mort au Montana, l'un des rares lieux de Port-au-Prince où ils se pensaient en parfaite sécurité.
Il ne faut pas toujours croire ce que l'on croit.
Est-ce par pudeur ou cynisme? Cette note depuis quelques jours sur la page d'accueil du site Internet du Montana : «Suite au récent tremblement de terre, veuillez noter que l'hôtel Montana est fermé jusqu'à un avis contraire». C'est bien noté. Google n'avait cependant pas encore ajusté la publicité sur son moteur de recherche : «Find lower hotel rates instantly! Save on Hotel Montana.»
Se quereller sur la vitesse dans les quartiers résidentiels ou sur le déneigement des trottoirs pendant que «ces gens, voire ces frères et ces soeurs devant l'humanité, pleurent leurs proches ou se battent pour survivre».
«Ce soir, j'aurais le goût de vous dire que nos débats au conseil municipal m'apparaissent dérisoires et dénués de sens face à ce drame humain», a confié lundi le maire Labeaume.
«J'ai le goût de dire aux Dany Laferrière qui représentent ce peuple que je les aime et que je pense à eux en ces heures sombres pour leur peuple...»
Puis la voix s'est étranglée. Le maire pleurait. Incapable de poursuivre, il a demandé à François Picard, son voisin de pupitre, de terminer la lecture du texte.
Un moment, on a cru que les élus allaient renoncer à débattre. Que plus rien de nos problèmes triviaux n'avait d'importance.
Ça n'a pas duré.
La politique n'était pas très loin et est vite revenue.
Une querelle sur la façade de l'église Saint-Vincent-de-Paul. Un long débat pour un seul mur de pierres pourries pendant qu'un pays entier est en ruine.
Mais la vie continue. La nôtre en tout cas.
Le maire avait d'ailleurs retrouvé sa verve quelques instants plus tard, pour défendre la nécessaire densification de sa ville.
C'est rendu que «couper un arbre, c'est pire que la mort d'un Haïtien», s'est-il emporté.
C'est vrai qu'Haïti n'a pas ce problème. Il y a longtemps qu'elle n'a plus d'arbre à couper.


















