Les cancres de la finance

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Jean-Simon Gagné
Le Soleil

(Québec) Il y a bien longtemps, à l'occasion d'un voyage scolaire, j'étais allé visiter la Bourse de New York.

Je me rappelle surtout l'air découragé du guide, devant notre ignorance sidérale. À la fin, le gars nous regardait avec tout le désarroi d'une bonne soeur apercevant un rat mort dans la réserve de vin de messe. Pour égayer l'atmosphère, ou peut-être pour nous donner une ultime chance de nous racheter, il avait raconté une blague...

«C'est l'histoire d'un golden boy de Wall Street qui roule à toute vitesse sur une route de campagne, au volant de son bolide.

Soudain, une poule surgit au milieu de la route.

Trop tard pour éviter la collision. Boum! Le volatile est pulvérisé.

Penaud, le golden boy sort de sa voiture. Il se dirige vers la ferme la plus proche. Un fermier arrive à sa rencontre.

- Je suis désolé, dit-il. Je n'ai pas pu éviter votre poule. Pour me faire pardonner, est-ce que je peux la remplacer?

- Comme vous voulez, répond le fermier, l'air un peu surpris. Le poulailler est au fond du champ.»

Vous n'êtes pas sûr de comprendre? Ne vous en faites pas. Dans notre groupe, la grande majorité n'avait rien pigé. La blague finie, nous attendions encore la suite. Gênant.

Le guide est parti en vociférant. On pouvait deviner ses paroles. «Avec vous, je me sens comme un phare planté sur la Lune. Brillant, mais inutile.»

Ces jours-ci, les grands de la finance affichent la mine déconfite de notre guide de Wall Street. Les pauvres chéris en ont ras le bol que personne ne les comprenne.

Pas facile d'être un phare brillant sur une planète hostile.

Partout, on les accuse d'avoir conduit l'économie mondiale au bord de l'abîme. Partout, on dénonce leurs salaires «indécents» et leur cupidité. Bon d'accord, pas vraiment partout. Au Québec, on ne grogne pas fort contre les indemnités de départ de 3,8 millions $ versées à six anciens dirigeants de la Caisse de dépôt, quelques mois après que l'organisation eut annoncé des pertes de 40 milliards $.

Mais il s'agit d'une autre histoire. Je continue. Cette semaine, le président Barack Obama s'est engagé à récupérer chaque dollar engagé dans le sauvetage des grandes banques, tel un croisé pourchassant les Sarrasins.

Même à Davos, en plein forum économique, la sauterie annuelle du gratin de la planète, le président français, Nicolas Sarkozy, a fait la morale aux financiers. «Il y a des comportements indécents qui ne seront plus tolérés par les opinions publiques, à travers le monde», a-t-il dit.

Purée, où est-ce qu'il faudra aller pour avoir la paix entre capitalistes, je vous le demande? À Cuba?

Récemment, le directeur général de l'American International Group (AIG) n'en pouvait plus. Il a menacé de démissionner, parce qu'il se disait «frustré» du salaire de 10,5 millions $ reçu l'an dernier.

Comme l'avait résumé Oprah Winfrey, un jour où elle avait été questionnée sur sa fortune : «Vous ne comprenez pas. Il y a beaucoup de gens qui veulent monter avec nous dans la limousine. Mais nous, tout ce que nous voulons, c'est [un ami] qui prendra l'autobus avec nous, le jour où la limousine tombera en panne.»

C'est pas beau, ça? Snif. Je vous laisse un instant, snif, le temps de vérifier, snif, s'il n'y aurait pas un mouchoir qui traîne par là...

Pas si vite. Derrière les éclats de voix, certains indices laissent croire que tout pourrait bientôt rentrer dans l'ordre.

D'ailleurs, juste au cas où, le monde de la finance a investi massivement dans une assurance tout risque : la politique. L'an dernier, les milieux financiers ont injecté 475 millions $ dans les différentes caisses électorales, aux États-Unis. Vingt fois plus que le lobby des armes.

En politique, l'argent n'est pas tout. Mais lorsqu'il faudra imposer des mesures contraignantes pour la finance ou pour les banques, certains élus américains pourraient se mettre à ressembler à notre petit groupe de visiteurs à Wall Street.

D'abord, ceux qui ne savent rien. Ensuite, ceux qui font semblant de ne pas savoir. Et finalement, ceux qui ne réalisent pas qu'ils ne savent rien.

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