Je n'oserais pas. Tout bien considéré, comme le disent les Écossais, j'aimerais mieux insérer un litre de beurre fondu dans l'oreille d'un chat sauvage de très mauvaise humeur, par une nuit sans lune, avec une main attachée derrière le dos et une aiguille tordue pour seul instrument.
D'ailleurs, depuis que le Carnaval a pris ce qu'on appelle «le virage familial», il y a quelques années, l'événement est intouchable. Avec le Château Frontenac et peut-être les écarts de langage du maire Régis Labeaume, le Carnaval fait partie des choses que l'on ne prend même plus la peine de défendre, tellement elles font partie du folklore régional.
Dès que vous formulez ne serait-ce que l'ombre d'une parcelle du début de l'embryon de ce qui pourrait vaguement ressembler à une critique à propos du Carnaval, l'ouragan se déchaîne. Trente-sept hôteliers vous téléphonent en proie à la panique. Des dizaines de bénévoles et d'employés vous apostrophent avec des airs de fin du monde.
- Vous trouvez ça drôle, que les hôtels de Québec soient vides durant l'hiver? C'est ça, votre idéal?
- Vous vous moquez de notre travail? Vous n'avez pas honte, espèce de vandale?
En général, on vous conseille plutôt cavalièrement de consacrer votre temps à des choses plus constructives. Comme la récolte des poux avec des gants de boxe. Ou la résolution de grandes énigmes irrésolues. Du genre : comment les nudistes font-ils pour célébrer l'Halloween?
Encore une fois, ceci n'est pas une critique.
C'est seulement que si j'étais un touriste, et que je débarquais à Québec en pensant assister à un vrai carnaval, je serais un peu déçu. J'aurais l'impression de m'être fait berner.
À Québec, il y a une fête de la neige. Une série d'activités bien rodées. Une mascotte qui ressemble à une version améliorée du bonhomme Michelin avec une tuque rouge. Bref, il y a tout ce que vous voulez, mais pas un carnaval.
Notre gentille fête n'a rien à voir avec les milliers de personnes déguisées qui défilent dans les rues lors du Carnaval de Dunkerque, dans le nord de la France. Rien à voir avec les bals costumés, en plein air, autour d'un grand bûcher, qu'on organise dans plusieurs petites villes belges.
Même ce que nous appelons un palais de glace ressemble à un garde-robe, comparativement aux immenses bâtiments de glace du Festival d'hiver de la ville de Harbin, dans le nord est de la Chine. L'événement, qui dure un mois, attire environ 800 000 visiteurs.
Chez nous, pendant ce temps, il y a encore beaucoup de gens qui s'ennuient des duchesses, et de leur sourire Pepsodent...
En 2004, je m'étais retrouvé dans la ville de Bâle, en Suisse, au moment de son carnaval. À côté de cela, nos défilés de nuit ressemblent à un party de cuisine particulièrement tranquille d'un groupe de timides anonymes.
La ville de Bâle n'est pourtant pas une grande métropole. Aucun danger qu'on la confonde avec Rio de Janeiro. Le reste de l'année, c'est une ville pépère, au centre d'une agglomération à peine plus grande que celle de Québec.
Stop. Ceci n'est pas une critique. Ni une tentative pour faire pleurer notre Bonhomme Carnaval. Faudrait être le dernier des goujats. D'ailleurs, tout ce que j'ai pu dire précédemment n'enlève rien au mérite de nos concours de sculpture sur neige. Ni à la course en canot. Ni aux activités sportives sur les Plaines, pour toute la famille.
Autrement, il ne me reste plus qu'à dénicher un chat sauvage de très mauvaise humeur, et à le convaincre de se laisser verser un litre de beurre fondu dans l'oreille, par une nuit sans lune, alors que j'ai une main attachée derrière le dos.
Faut être logique, comme le rappelait l'humoriste Dennis Miller. Un jour, Miller racontait qu'il était allé dans une librairie et qu'il avait demandé où se trouvait la section des livres «Faites-le vous-même». La libraire lui avait répondu que si elle l'aidait, cela contredirait l'objectif même de la section.











