«Pentes abruptes et sentiers rocailleux»

Raymond Giroux
Le Soleil

(Ottawa) Non, je ne suis pas critique littéraire. Ce titre vient directement du discours du budget qu'a lu jeudi le ministre des Finances, Jim Flaherty. Dès la deuxième phrase, il nous apprend en effet que son gouvernement «a négocié des pentes abruptes et des sentiers rocailleux». Merci au traducteur, qui a amélioré l'original anglais.

Mais retenons l'aveu ministériel : l'année a été difficile et le nouveau budget, pour l'essentiel, reconduit les mesures de relance décrétées l'an dernier.

Le gouvernement avait promis un petit budget, il nous a en effet livré un petit budget, dénué de toute mesure spectaculaire. Il faut dire que comme «le plan fonctionne», selon M. Flaherty, il devenait superflu de le modifier dans un sens ou dans l'autre.

Le discours du Trône de mercredi donnait déjà les grands enjeux : le gouvernement termine son plan de relance et contrôle ses dépenses administratives.

Là se termine sa marge de manoeuvre. Pour le reste, il saupoudre bon nombre de petites mesures sectorielles qui feront la joie des comptables et des fiscalistes, mais dépassent l'entendement du commun des mortels.

Un gouvernement libéral aurait proposé un budget tout aussi technocratique et prudent, même si la philosophie conservatrice s'y constate en filigrane. Mais je n'ai jamais considéré les fonctionnaires du ministère des Finances comme l'avant-garde de la

révolution prolétarienne.

C'est ainsi qu'au sortir de la crise budgétaire prévue en 2015, le fardeau fiscal des contribuables aura augmenté, mais non celui des entreprises.

La théorie économique selon laquelle l'argent ainsi épargné par les entreprises se retrouve au bout du compte dans vos poches et les miennes n'a pas été vraiment démontrée, dans les faits.

J'ai rencontré au moins un client content : Yves-Thomas Dorval, du Conseil du patronat. Le budget répond à toutes ses demandes, m'a-t-il dit à mi-parcours dans le huis clos. Ce que son groupe a proposé au ministre Flaherty durant la période de consultation a été bien accueilli.

N'empêche que le gouvernement vit d'espoir, de l'espoir que les prévisions de sortie de crise se concrétisent. Ouverte au monde, l'économie canadienne ne maîtrise pas son destin et les prévisions de jeudi ne tiennent qu'à un fil.

Une relance trop lente aux États-Unis, par exemple, et les données de jeudi perdent tout leur sens. Une mauvaise gestion par les Européens de la crise financière, en Grèce, affectera l'euro, et, par conséquent, nos échanges internationaux.

Même les aventures de General Motors influencent le cours des événements : la hausse récente de sa valeur rapporte au gouvernement, actionnaire depuis l'adoption du plan de sauvetage de l'entreprise. Preuve que ce qui est bon pour GM est bon pour l'Amérique!

Les militaires se sont également pointés devant les journalistes pour dire que finalement, ils s'en sortent bien. Ils seront coupés, certes, mais moins que les autres, et ils conservent leur accroissement relié au taux d'inflation.

Bien joué, politiquement parlant. Cela évite aux conservateurs l'odieux de paraître trop mous dans un domaine favori de leur base électorale. Après tout, si les généraux eux-mêmes allègent l'effet du budget sur leur mission, qui pourrait se montrer plus guerrier que les premiers intéressés?

Dans ce contexte, ne comptez pas sur la Défense nationale pour mousser le projet du Manège militaire. Elle a d'autres priorités que d'y consacrer une centaine de millions de dollars.

Le gouvernement «est fermement décidé à reconstruire ce site historique», lit-on à la page 259 du document budgétaire, mais n'ajoute pas un centime aux deux millions de dollars déjà investis. Le Manège reconstruit, je le croirai quand je le verrai, d'autant plus qu'il était sous-utilisé avant sa destruction et que sa résurrection nécessitera une entente sur une nouvelle vocation. Compte tenu des chicanes de terrain en cours dans ce quartier, il est toujours permis de rêver, mais en couleurs.

Le Québec craignait une charge contre la péréquation, un élément essentiel de son équilibre budgétaire. Elle n'y est pas, car «selon les projections, ces transferts devraient progresser d'après les taux prévus par la loi tout au long de la période de prévision».

C'est vrai, et ces paiements sont connus et prévisibles, mais notons quand même l'usage du conditionnel dans ce jargon technocratique.

Le gouvernement de Jean Charest exigeait également 2,2 milliards $ en guise de compensation pour l'adoption de la TVQ au moment de la création de la TPS.

Là, il frappe dans le vide. Voici la réponse d'Ottawa : «Le gouvernement continuera de respecter les décisions des provinces dans leur domaine de compétence, et il est toujours disposé à négocier de bonne foi avec elles».

Autrement dit, rien pour cette année, et bonne chance pour le futur; le fédéral refuse de s'immiscer dans les choix du Québec, et le Québec a choisi de créer sa propre taxe. Les bons comptes font les bons amis.

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