Le rendez-vous manqué

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Force est d'admettre, Clotaire Rapaille donne un bon... (Le Soleil, Patrice Laroche)

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Force est d'admettre, Clotaire Rapaille donne un bon show. Fluide, distrayant, ludique, un brin provoquant, passionné. Il a eu plusieurs tirades remarquées.

Le Soleil, Patrice Laroche

François Bourque
Le Soleil

(Québec) J'avais l'intention d'aller chez Rapaille ce soir. Il invite les journalistes à une session de travail.

J'étais curieux et m'imaginais vous racontant mon aventure sur son divan.

Sauf qu'une partie de moi n'était pas à l'aise à jouer dans la pièce. J'ai toujours pensé que le journaliste était un observateur et non un acteur, sinon par ses écrits ou par ses commentaires.

Et puis j'étais agacé de participer à ce qui me semblait une opération de damage control, après le premier passage houleux de Clotaire Rapaille à Québec. Comme si étendre les journalistes sur les tapis de méditation allait calmer le jeu.

Bref, j'hésitais et repoussais le moment de la décision finale, tiraillé entre ma curiosité et mes états d'âme tatillonne, à cheval sur ses principes.

Jusqu'à ce que je lise en fin de semaine la critique du collègue Moreault qui m'a donné le goût d'Octobre 70 au théâtre de la Caserne Dalhousie. J'ai couru acheter le billet sur Internet sans porter attention au moment.

Je ne m'en suis aperçu que plus tard.

Shit. Jeudi soir. En même temps que Rapaille. Un «acte manqué», dirait Freud.

L'intention consciente n'a pas été réalisée. C'est une autre intention, inconsciente et subversive, qui avait pris sa place. J'allais être spectateur. La vérité : je préfère comme ça.  

Je n'avais pas oublié le rendez-vous de mercredi matin. Je n'allais quand même pas rater deux fois le même acte.

Je suis donc allé écouter M. Rapaille devant la Société des communicateurs. Ceux-là même qui avaient été froissés qu'on fasse appel à M. Rapaille plutôt qu'à une entreprise locale.

Mais qui ont ensuite compris qu'ils ne perdaient rien pour attendre et qu'on ferait appel à eux pour traduire les travaux de M. Rapaille dans des campagnes de promotion et de publicité sur Québec.

Force est d'admettre, M. Rapaille donne un bon show. Fluide, distrayant, ludique, un brin provoquant, passionné. Il a eu plusieurs tirades remarquées.   

Sur le Québec et le Canada, ce vieux «couple sadomasochiste» qui va «durer toujours», parce que l'un aura toujours besoin de l'autre. Au Québec qui souffre du Canada et rêve parfois au «plaisir de la séparation», il a servi la mise en garde : «Si vous vous séparez, c'est foutu. On ne peut plus jouer.»

Il a parlé des contradictions de Québec, de sa relation tordue avec les «radios poubelles» qu'elle dit détester, mais qu'elle continue d'écouter, de notre obsession de nous définir toujours par rapport à Montréal.

Bien vu. On attend maintenant la suite.

Plus de 300 citoyens participent aux séances de travail. La structure des rencontres est toujours la même, en trois temps, comme dans la théorie sur le cerveau.

1) Une première partie cortex et intelligence. Que diriez-vous de Québec à des extraterrestres? Les mots, les expressions qui vous viennent à l'esprit?

Les réponses : toujours les mêmes. Accueil, chaleur, remparts, beauté, histoire, etc. Prévisibles et d'une «unité incroyable», a constaté M. Rapaille. «On les écoute, mais on n'en croit rien du tout.»

2) Une seconde partie limbique et émotionnelle. Le maître de jeu reprend les mots de la première partie et en fait jaillir d'autres. Puis il désigne une personne et lui demande de raconter une histoire comme on raconterait à un enfant de cinq ans. «Cette partie-là, je n'ai pas compris», m'a confié un des participants.

3) Une troisième partie reptilienne.

La plus intéressante et la plus utile pour la recherche.

Les sujets s'étendent une quinzaine de minutes sur une musique new age. Au «réveil», trois questions auxquelles ils répondent par écrit :Quel est votre premier souvenir de Québec? La première empreinte, le lieu, le moment, les odeurs, les couleurs. Quel est votre souvenir le plus important de Québec? Quel est votre plus récent souvenir de Québec?

   

J'aurais probablement écrit quelque chose comme ceci.

J'avais deux ans et demi (j'ai vérifié la date auprès de ma mère avant d'écrire).

Un flash. Je suis dehors, devant la maison. Des camions, l'effervescence autour, un tas de terre et la terrasse qui prend forme.

J'ai sur la tête un chapeau de policier Bobby, envoyé d'Angleterre par une tante. Le lien? Aucune idée. Peut-être

demander à M. Rapaille.  

Il y avait l'odeur de l'asphalte neuve. Mais peut-être n'était-ce pas le même jour. Une odeur de banlieue. Ç'aurait pu être n'importe où.

Une autre image. J'étais un peu plus vieux. L'agitation et la lumière autour du petit train du père Noël, au cinquième étage du magasin Paquet. Le sentiment d'avoir été au bout du monde.

Et aussi les Plaines des pique-niques en famille. Toujours à la même table, les enfants insistaient.

La voiture était garée juste à côté. Je nous imaginais si loin, mais je vois sur Google Earth que ce devait être l'avenue George-VI, à deux pas du Musée.

Nous grimpions sur le canon devant le boisé et refaisions la guerre. À tour de rôle, on enfonçait la tête dans la bouche du canon. Où avions-nous la tête?

Québec, une ville canon. Une idée comme ça.

Le souvenir le plus important?

Je ne saurais dire. L'été 2008, tiens. Je vous ai déjà raconté. Les minutes après le grand feu d'artifice. La foule repue inondant les rues étroites du vieux quartier. Des milliers de citoyens en marche vers leur ville.

Le plus récent? Nécessairement mercredi. La rue Saint-Joseph. Une porte lourde descendant au sous-sol de l'église Saint-Roch.

Autour de la table, une vingtaine de personnes discutant de la diversité du quartier, des tensions entre la rive droite et la rive gauche, entre le Saint-Roch populaire et le Nouvo Saint-Roch.

«Est-ce qu'on a encore le droit de s'asseoir devant l'église, même si on n'a pas un grand café Van Houtte dans la main?» a demandé une jeune fille.

Le souvenir de citoyens un peu à l'étroit dans leur ville.

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