Avec un peu de recul, la situation des libéraux ressemble à celle vécue par le gouvernement Landry en 2002 dans la foulée du scandale entourant les activités de lobbyisme de la firme Oxygène 9.
Retour en arrière : le 17 janvier 2002, on apprend qu'André Desroches, un ami et organisateur politique du ministre Gilles Baril, utilise ses entrées au cabinet au profit de sa firme Oxygène 9. Raymond Bréard, le directeur général du Parti québécois, est un cofondateur de la compagnie. Baril et Desroches sont en vacances à la résidence secondaire du ministre au Mexique lorsque le scandale éclate.
Les semaines qui suivent sont un véritable supplice pour le gouvernement. Le 11 février, à la suite d'un coup de force mené par Pauline Marois en plein conseil national, Bréard est forcé de démissionner de son poste. Le lendemain, Gilles Baril, en larmes, démissionne du cabinet. Il quittera la politique en mai.
Malgré ces départs, les allégations de favoritisme et de conflits d'intérêts se poursuivent, éclaboussant d'autres ministres et même Bernard Landry. L'opposition réclame une enquête publique, mais le gouvernement refuse prétextant qu'aucune loi n'a été violée. Le 16 avril, Bernard Landry annonce en catastrophe la création d'un registre des lobbyistes et la mise en place d'un commissaire au lobbyisme, relevant de l'Assemblée nationale. Un an plus tard, le PQ perd le pouvoir.
Atteintes à la réputation
Il y a une différence importante entre 2002 et 2010 : Bernard Landry n'avait qu'un an devant lui avant l'échéance électorale. Jean Charest en a encore au moins trois. Mais le rappel d'Oxygène 9 est intéressant. Il illustre les conséquences, sur la réputation des politiciens, de la perte de contrôle du gouvernement sur son agenda dans une atmosphère de scandales.
Une étude sur le cas d'Oxygène 9, publiée en 2007 par l'École nationale d'administration publique, a conclu que le scandale a sévèrement affecté la crédibilité du gouvernement, mais également de tous les politiciens.
«Le scepticisme envers la classe politique est tel que 25 % de la population interrogée croient qu'aucun des leaders en présence ne peut mettre fin au favoritisme», rappelle l'auteur, Hugo Roy. «Dans le cas de Bernard Landry, le sondage indique que seulement 15 % des Québécois croient qu'il est l'homme tout désigné pour lutter contre le favoritisme, contre 29 % pour Mario Dumont de l'ADQ et 21 % pour Jean Charest.»
Réactions isolées peu crédibles
Depuis le début de la crise actuelle, le gouvernement Charest a réagi à la pièce aux accusations de l'opposition. La mise en place de l'opération Marteau est un exemple des mesures annoncées pour éviter la tenue d'une enquête publique sur la construction. Les libéraux croyaient que ces mesures et la pause parlementaire de la période des Fêtes permettraient de passer à autre chose. Ils ont eu tort.
Le sourire a donc changé de côté cette semaine à l'Assemblée nationale. Normalement, Jean Charest est toujours détendu pendant la période de questions. Il blague avec ses collègues et s'amuse à tourner ses adversaires en dérision. Ce n'est pas le même homme qu'on a vu à l'oeuvre cette semaine. Les doutes sur son intégrité personnelle soulevés par Pauline Marois et les allégations de son ancien ministre Marc Bellemare, en fin de semaine dernière, ont eu raison de sa bonne humeur.
Bellemare, M. Transparence?
La grande surprise des libéraux a été de voir Marc Bellemare prétendre qu'il aurait des révélations embarrassantes à faire sur le financement du PLQ devant une commission d'enquête.
Il fallait voir la réaction de Jean Charest à la période de questions. «Quand le premier ministre parle et que sa lèvre inférieure ne bouge pas, c'est qu'il est vraiment furieux», a fait remarquer un apparatchik.
Dans les corridors, les commentaires n'ont pas tardé.
«Bellemare n'a pas de leçons à faire à personne», ont fait valoir plusieurs libéraux. «N'est-ce pas là le même homme qui a refusé de dévoiler ses sources de financement pendant sa campagne électorale à la mairie de Québec de 2005?»
C'est vrai que Bellemare n'avait pas fait preuve d'une grande transparence à l'époque. La controverse entourant son financement avait été déclenchée par l'apparition de grands panneaux publicitaires sur les principales artères. Son organisateur, Michel Moreau, avait déclaré que près de 500 000 $ seraient injectés dans l'opération charme de son candidat. Qui payait pour tout ça? Refus de répondre. Il a fallu huit mois aux journalistes pour obtenir des réponses... après les élections. Le manque de transparence de Bellemare s'est retourné contre lui. On a même appris que le vice-président de Norbourg, Michel Fragasso, avait versé 1000 $ à titre personnel à sa campagne. Malgré ce manque de transparence, Bellemare ne s'était pas gêné pour faire la morale à ses adversaires. «Il y a un candidat à la mairie qui s'appelle Claude Larose, qui est là depuis 16 ans, et qui fait des cocktails de financement en 2005, alors qu'il est aux commandes de la Ville et en position de graisser n'importe qui», avait-t-il
déclaré.
À nouveau candidat aux élections municipales de 2007, Bellemare a fait son mea-culpa et joué la carte de la transparence. Est-ce le même repentir qui l'amène aujourd'hui à réclamer la transparence de la part des libéraux? On verra au sérieux de ses révélations.
La récréation est terminée
Il y a une certaine justice dans la vie. Les libéraux ont eu la partie facile contre Mario Dumont quand l'ADQ formait l'opposition officielle. Il leur a suffi d'affubler Dumont du terme peu parlementaire de girouette, pour convaincre l'électorat que les adéquistes changeaient d'idée tous les jours et qu'ils n'étaient pas sérieux.
Les péquistes ont formé une opposition plus articulée lorsqu'ils ont repris l'opposition officielle en décembre 2009, mais rien ne semblait ébranler le gouvernement. Malgré le travail acharné de François Legault sur les déboires de la Caisse de dépôt et le retour au déficit, les libéraux continuaient de surfer dans les sondages. Le départ de Legault en juin a semblé leur donner raison et condamner Pauline Marois à une longue traversée du désert.
Soudainement, tout a basculé. Est-ce la campagne électorale à Montréal et les cas de collusion rapportés dans les médias? En partie.
Une série de petits événements comme l'enquête sur le député Jean D'Amour, la démission du ministre David Whissell, l'incapacité des élus à s'entendre sur un code d'éthique, et plus récemment les frasques de la FTQ-Construction et l'histoire des garderies ont créé un climat malsain qui a retenu l'attention de la population. Le salaire de 75 000 $ versé au premier ministre par le PLQ est connu depuis deux ans, mais il est revenu le hanter.
Simultanément, le gouvernement perdait ses ministres d'expérience les plus efficaces : le départ de Monique Jérôme-Forget, de Philippe Couillard et la maladie de Claude Béchard ont privé Jean Charest de ses meilleurs parlementaires.
C'est donc un Jean Charest frustré et furieux qu'on a vu en Chambre cette semaine. Et quand Jean Charest est furieux, c'est parfois là qu'il sort de sa torpeur.










