Le pari de la santé de Raymond Bachand

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En présentant son budget, Raymond Bachand aurait pu occulter ses intentions pour les années à venir. En ouvrant son jeu, il a donné des armes à ses adversaires.

La Presse Canadienne

Gilbert Lavoie
Le Soleil

(Québec) Mardi matin, quand le budget Bachand a atterri sur les bureaux des journalistes et experts au huis clos du ministère des Finances, il a été bien accueilli. La plupart de ces gens sont des habitués de l'exercice budgétaire et connaissent bien l'impasse des finances publiques du Québec. Le coup de barre donné par le ministre était attendu et il a été applaudi.

Mercredi, le débat politique nous a sortis de la bulle. «Le premier ministre taxe comme il respire», a clamé Pauline Marois en lançant le débat à l'Assemblée nationale. La réaction a été tout aussi passionnée et hostile dans la rue et les tribunes téléphoniques.

«Quand on baisse les impôts, tout le monde nous dit que ça ne paraît pas dans leurs revenus. Mais quand on augmente, tout le monde crie au drame», m'a confié un fonctionnaire mardi. C'est vrai que personne n'a été impressionné lorsque les gouvernements ont baissé les impôts au cours de la dernière décennie, mais il y a une raison à cela : une baisse d'impôt échelonnée sur 52 semaines de salaire n'a aucune visibilité, surtout si elle coïncide avec une hausse des cotisations de la Régie des rentes par exemple. Tandis qu'une hausse des tarifs, de la taxe de vente ou une contribution de 200 $ à la santé, c'est très visible. Le gouvernement a beau faire état de son nouveau crédit d'impôt pour la solidarité à l'endroit des moins bien nantis, personne ne le croit. Dans le cas présent, c'est le 200 $ pour la santé qui attire l'attention, surtout si on l'accole à un «ticket modérateur» de 25 $ dans le débat partisan. La bataille politique est engagée.

Charest monte au front

Mercredi et jeudi, c'est Jean Charest qui a pris les questions à l'Assemblée nationale. «La bonne chose dans ce budget, c'est que ça lui a redonné le goût de se battre», a confié un député libéral. C'est vrai que le chef libéral est sorti de sa torpeur depuis la lecture du budget. Et quand Jean Charest décide de se battre, il est efficace.

Le gouvernement tiendra-t-il le coup? Au début des années 80, on a vu le gouvernement Trudeau battre en retraite dans le désordre le plus complet sur le budget du ministre Allan MacEachen. Charest n'admettra pas un échec similaire. Mais l'abandon rapide de la formule de franchise de Claude Castonguay, qui était pourtant citée dans le budget, montre que les libéraux ont perdu la première passe d'arme sur le sujet.

C'est lorsque les députés reviendront à Québec le 13 avril, après les vacances pascales, qu'on saura si la volonté politique est toujours aussi forte.

Soyons cyniques : il est parfois plus facile de maquiller la réalité en politique. Le gouvernement pourrait fouiller plus discrètement dans nos poches en cessant d'indexer les tables d'impôt par exemple, c'est-à-dire en n'indexant pas les déductions autorisées. C'est ce qu'a fait le PQ dans les années 90. Le retour à l'indexation de ces tables par les libéraux a privé le fisc de 2 milliards $ depuis 2003.

Le ministre Bachand aurait pu, également, ne pas annoncer immédiatement la hausse de la taxe sur l'essence pour les autres années budgétaires. Il aurait pu taire son intention de porter la contribution santé à 100 $ l'an prochain et à 200 $ l'année suivante. En ouvrant son jeu pour les années à venir, il a donné des armes à ses adversaires.

Faire payer les baby-boomers

L'un des aspects méconnus de ce budget est qu'il ira puiser dans les poches des dizaines de milliers de baby-boomers qui se dirigent vers la retraite et qui vont faire exploser les coûts de la santé.

Il en coûte actuellement 6000 $ par personne par année en soins de santé pour les aînés de 65 à 74 ans, et 11 855 $ pour les 75-84 ans, comparativement à 3021 $ pour les 15-44 ans.

Or, les aînés, dans 10 ans, ce sera la cohorte massive des baby-boomers, nés entre 1946 et 1966, qui viendront gonfler les rangs du troisième âge à partir de 2014.

En 2006, on comptait un peu plus d'un million d'aînés au Québec, soit 14 % de la population. Ce nombre va doubler d'ici 2050. C'est deux millions de contribuables dont les revenus vont diminuer, en même temps que leurs impôts. Or, la contribution santé de 200 $ demandée par le budget Bachand n'est pas liée à l'impôt.

Seules les personnes dont le revenu est inférieur à 15 000 $ en 2012 échapperont à cette taxe. La dernière étude de la Régie des rentes du Québec sur le revenu des personnes âgées montre que la moyenne de ces revenus était de 20 558 $ en 2001 et qu'elle est en progression constante.

C'est dire que la très forte majorité des personnes âgées qui atteindront l'âge de la retraite au cours des deux prochaines décennies seront cotisées. Et c'est sans compter la franchise que le gouvernement aimerait mettre en place pour chaque visite chez le médecin. Il faut tenir compte du nouveau crédit d'impôt pour la solidarité, pour calculer le coût réel des nouvelles mesures pour chaque personne. Mais les tableaux du ministère montrent qu'il en coûtera en définitive 113 $ par année à une personne seule dont le revenu est de 20 000 $ par année. À 30 000 $ par année, c'est 187 $, et à 40 000 $, c'est 209 $. Il s'agit là de la fourchette de revenus des centaines de milliers de baby-boomers qui se dirigent vers la retraite.

J'ai toujours pensé que les gouvernements iraient puiser dans les poches des aînés lorsque la masse des boomers atteindrait l'âge de la retraite. C'est la seule manière d'éviter aux générations suivantes d'avoir à porter seules le poids de l'énorme dette publique laissée par leurs parents. Il est déjà démontré que le nombre de travailleurs par personne âgée passera de cinq à deux d'ici 25 ans. Le fardeau fiscal de ces travailleurs serait beaucoup trop élevé pour supporter en plus un service de dette écrasant. Contrairement à leurs parents, les baby-boomers jouiront de revenus de retraite confortables. Les études de la Régie des rentes du Québec montrent qu'en 1981, moins du quart des personnes âgées avaient accès à des régimes privés de retraite, en sus de la pension fédérale et de la Régie des rentes. Dix ans plus tard, ce pourcentage avait atteint 30 %. De 1981 à 2001, la rente moyenne des régimes privés de retraite a grimpé de 34?%. Il est donc raisonnable de croire que les boomers qui arriveront à la retraite à partir de 2014 auront des revenus plus importants.

On me jure que la contribution santé de 200 $ prévue dans ce budget ne visait pas les aînés. Je veux bien le croire, mais je reste convaincu qu'il s'agit quand même d'un premier pas pour aller puiser dans les revenus de cette clientèle.

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