Petite honte, grand scandale

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Jean-Marc Salvet
Le Soleil

(Québec) Ne mêlons pas tout en matière d'aide au développement. Ne confondons pas petite honte et grand scandale.

Sur papier, l'idée n'est pas mauvaise : réduire l'aide bilatérale canadienne à un certain nombre de pays pour en maximiser l'effet. Qui dit mieux?

Depuis qu'il a été présenté par le gouvernement Harper, ce projet suscite un tollé dans les milieux de la coopération internationale. Précisons tout de même qu'il n'est pas né dans la tête des conservateurs, comme trop de gens semblent le croire, mais dans celle des libéraux de Paul Martin.

Au printemps 2005, un énoncé de politique étrangère du gouvernement libéral annonçait que l'aide bilatérale allait être ciblée à 25 pays en développement et non plus dispersée dans 150.

Il fallait ? et nous en convenions aisément ? accroître l'effet des projets soutenus dans les pays pauvres, que ce soit en éducation ou en santé. Le saupoudrage était inefficace.

Le gouvernement conservateur vient de pousser plus loin l'idée. Il cible 20 pays ou régions du monde plutôt que 25.

Si le principe paraît valable, la manière, elle, ne l'est pas du tout. C'est ici que l'on doit parler de petite honte nationale.

Pour que le principe de «cibler mieux-aider mieux» passe le test de la théorie à la pratique, il aurait fallu qu'existe une réelle coordination de la part des pays donateurs. Il aurait fallu qu'existe un système de parrainage Nord-Sud.

Il aurait fallu que les pays donateurs se divisent en quelque sorte les tâches afin que chacun se sente une réelle responsabilité à l'égard de quelques-uns. Une sorte de contrat entre donateurs et bénéficiaires.

Cela aurait été la meilleure façon de n'oublier personne.

Pour que l'application du principe passe le test, il aurait aussi fallu qu'on puisse réellement parler d'aide au développement.

Or, il s'agit bien davantage d'aide stratégique que d'aide au développement à proprement parler. (Ne parlons pas d'aide «intéressée», puisque c'est presque toujours le cas.)

Sept des 14 pays africains qui figuraient sur la liste des libéraux ont été mis de côté, tandis que la Colombie et le Pérou, avec lesquels Ottawa a récemment conclu des accords de libre-échange, y ont fait leur entrée.

En fait, l'aide colle de plus en plus à la politique étrangère canadienne. Pourquoi serait-ce honteux? Parce que ces objectifs stratégiques sont camouflés derrière «l'aide au développement».

C'est un changement de vocation qui ne dit pas son nom. Il est là le problème.

Ottawa insiste : l'aide bilatérale correspond à peu près à la moitié de toute l'aide apportée par le Canada au reste du monde. Vrai. L'autre moitié transite par des organisations comme la Banque mondiale ou le Programme alimentaire mondial. Elle n'est pas concernée par les changements annoncés.

Cela nous conduit à l'objet du véritable scandale dans l'aide internationale. Il s'agit de l'agonie des Objectifs du millénaire.

Définis en 2000, ces objectifs visent à réduire l'extrême pauvreté et la faim dans le monde d'ici 2015. Ils visent à réduire de moitié le nombre de personnes n'ayant pas accès à l'eau potable, à faire en sorte que les filles et les garçons achèvent au moins un cycle d'études primaires, ainsi qu'à réduire fortement la mortalité infantile.

Or, ces objectifs ne vont nulle part. Ils ne seront pas atteints.

À qui la faute? À la scandaleuse insuffisance de l'aide internationale. À la corruption de trop de dirigeants africains. À leur gabegie. À la crise économique. À l'exode des médecins et des scientifiques d'Afrique et d'Amérique latine vers le Canada, les États-Unis ou l'Union européenne. Aux colossales subventions dont jouissent les agriculteurs européens et américains.

La faute à qui? À notre indifférence.

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