Transparence minimale

Pierre-Paul Noreau
Le Soleil

(Québec) Après le discours du Trône mercredi et le débat sur le budget jeudi et vendredi, l'opposition à la Chambre des communes a vite ramené hier à l'avant-scène le dossier le plus embarrassant pour le gouvernement de Stephen Harper, soit celui de la torture subie par les prisonniers remis aux autorités afghanes par les Forces armées canadiennes.

Libéraux, bloquistes et néo-démocrates avaient un argument supplémentaire pour réclamer que la lumière soit enfin faite dans ce dossier. La Presse Canadienne vient en effet de révéler que «des agents du Service canadien du renseignement de sécurité [SCRS] ont joué un rôle crucial dans les interrogatoires de combattants talibans capturés par les troupes de la coalition internationale en Afghanistan». Les espions du SCRS pourraient notamment avoir recommandé le transfert de prisonniers, conscients des conséquences pour ceux-ci, et ce, à l'époque où le conflit devenait hors de contrôle, en 2006.

Ces éléments accréditent la thèse que les autorités canadiennes connaissaient le sort qui attendait les détenus remis entre les mains des services de renseignement afghans, contrairement à ce qu'a soutenu le gouvernement conservateur jusqu'ici. Pire, des agents canadiens pourraient avoir été liés ou à l'origine de séances d'interrogatoire contrevenant à la Convention de Genève sur le traitement des prisonniers de guerre.

La thèse du fonctionnaire des Affaires étrangères, Richard Colvin, semble donc se confirmer. Installé en Afghanistan en 2006, ce dernier a en effet soutenu en commission parlementaire avoir plusieurs fois alerté ses patrons sur le sort réservé aux Afghans transférés par les Forces armées canadiennes, mais sans que cela entraîne de changements sur le terrain.

En annonçant vendredi qu'il avait confié à l'ex-juge de la Cour suprême Frank Iacobucci, la tâche de discriminer ce qui pourrait être rendu public dans les dossiers gouvernementaux sur l'Afghanistan, dossiers réclamés depuis des mois par l'opposition, le premier ministre Harper croyait peut-être avoir réussi à mettre un peu le couvercle sur la marmite. Mais la controverse a repris de plus belle malgré la prorogation et la pause olympique.

Le chef conservateur aurait pourtant pu agir hier pour calmer le jeu en donnant les détails du mandat confié à M. Iacobucci, et particulièrement l'échéance imposée pour faire connaître les conclusions de son examen. Celles-ci doivent en effet venir rapidement, l'opposition ayant toute la légitimité pour avoir accès aux documents lui permettant de demander des comptes au gouvernement.

Malheureusement, le chef conservateur a encore opté pour la gestion partisane des affaires gouvernementales plutôt que pour la transparence. En agissant de la sorte, il alimente la suspicion à l'égard du comportement de son gouvernement.

Sur le fond, personne ne conteste que la divulgation de certaines informations pourrait nuire aux troupes canadiennes déployées au pays d'Hamid Karzaï et que celles-ci doivent donc rester secrètes. Mais en même temps, Stephen Harper ne peut non plus continuer à se moquer des institutions parlementaires comme il le fait depuis son entrée en fonction et passer outre au vote majoritaire du Parlement qui a réclamé l'accès aux documents sur l'Afghanistan.

Ancien sous-ministre de la Justice et commissaire responsable en 2008 d'une enquête sur les allégations de tortures subies dans des prisons étrangères par trois Canadiens d'origine arabe, Frank Iacobucci est la personne toute désignée pour discriminer l'information à rendre publique. Intelligent et conscient des enjeux, l'ex-juge a sans doute accepté de remplir son mandat avec célérité. M. Harper serait sage de le confirmer.

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