Les conservateurs se tirent dans le pied

Raymond Giroux
Le Soleil

(Ottawa) Deux fois en deux jours, Stephen Harper a dit que les Canadiens ne voulaient pas d'une «élection inutile». Et pour nous aider à éviter cette élection inutile, il nomme au poste clé de leader parlementaire le ministre John Baird, le symbole même de la partisanerie aux Communes.

Juillet aura été pénible pour les conservateurs. La querelle sur le recensement a prouvé à ceux qui en doutaient encore la volonté de la droite réformiste de tout faire pour abolir l'État.

Seule une volonté féroce de détruire l'administration publique peut expliquer la décision irrationnelle de rendre le recensement volontaire.

Le ministre Stockwell Day, pour sa part, a fait un fou de lui cette semaine en découvrant dans son verre d'eau une augmentation des crimes non signalés.

Et cela au moment même où le très conservateur Conrad Black dénonce la politique américaine d'emprisonnement à outrance, et où The Economist consacre un long dossier de quatre pages assorti d'un éditorial condamnant lui aussi cette manie.

Pourtant, rien à faire, même isolés les conservateurs persistent et signent. Une fois coincé, l'un d'entre eux explique tout simplement que quelqu'un trafique les statistiques. Je vous épargne son nom, il va écrire au courrier des lecteurs.

M. Day, de retour sur le marché des gaffes, se plaint publiquement que les électeurs ignorent tout ce que le bon gouvernement conservateur fait pour eux.

Il oublie que son propre gouvernement se tire dans le pied en coupant le robinet de l'information pour le remplacer par des petites phrases stéréotypées dans de courts courriels.

Les médias, privés de sources sérieuses et compétentes, peuvent difficilement transmettre ce qu'ils ignorent. Et le public méprise avec raison les fades clichés des communiqués gouvernementaux tripotés par le bureau du premier ministre.

Résultat, avant même que le taux de chômage recommence à grimper, la cote du Parti conservateur avait chuté, enlevant à M. Harper toute envie de déclencher des élections.

Le premier ministre se laisse difficilement décrypter, une qualité, faut-il admettre, dans le cas d'un homme politique. Personne ne montre ses cartes à ses rivaux, et M. Harper, hier, a encore démontré sa maîtrise du jeu.

Officiellement, le premier ministre veut que le gouvernement fonctionne, a-t-il dit en annonçant ce qu'il décrit en traduction comme un «peaufinage» ministériel.

Et qu'a-t-il fait pour remplacer le démissionnaire Jay Hill à ce poste essentiel au fonctionnement des Communes?

Il nomme à ce poste un véritable agent provocateur, John Baird, le plus agressif de ses ministres. Ce dernier pratique une philosophie fort simple : dans la vie, il vaut mieux attaquer que se défendre.

M. Harper a dit de lui qu'il a «la réputation de faire avancer les choses». Vrai sans doute, mais aussi sans délicatesse aucune, et si comme il l'a dit, la vie du Parlement dépend «de la maturité et de la sagesse» de ses responsables, la sagesse a souvent épargné M. Baird.

Son chef lui a demandé «d'agir, d'écouter, de négocier». Que de bonnes intentions. Il devra aussi «forcer les choses de temps en temps».

Voilà qui promet des discussions chaleureuses dans un contexte minoritaire, et attendons-nous, malgré les assurances du premier ministre, à entendre le mot élections revenir dans le décor très rapidement.

Si M. Baird met le feu aux poudres, le gouvernement prétendra que l'opposition cherche à le faire tomber, ce qu'il souhaitera au plus au point si jamais le catastrophique sondage estival se révélait un simple coup de sang d'électeurs en vacances.


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