S'il est impossible d'y croire, l'impression et le sentiment sont tout à fait réels. Les hivers anciens n'étaient pas plus rigoureux, c'est seulement que nous étions moins bien équipés pour les braver. Si les vieux grognons devaient, dans leur jeunesse, marcher des kilomètres et braver les tempêtes pour se rendre à l'école, c'est uniquement parce qu'il n'y avait pas d'autobus scolaires. La tempête, elle, n'a pas changé.
Autrefois, l'hiver était une évidence. La plupart des gens vivaient à la campagne où les champs sont blancs et immenses. L'hiver domine la campagne. Mais, depuis 100 ans, celle-ci s'est rapidement vidée et, déjà en 1910, plus de la moitié de la population habitait en ville. Depuis, la tendance se maintient, et la ville n'a jamais cessé de grossir. Or, en ville, il y a partout des maisons, des rues et des trottoirs, quelques arbres, et plusieurs milliers d'automobiles. Il n'y a pas de place en ville pour la neige.
En fait, la ville déteste la neige et la traite comme une souillure. Il faut la balayer et la jeter aux ordures, la transporter vers le dépotoir, la lancer dans le fleuve ou la faire fondre rapidement.
Dès l'instant qu'elle tombe en ville, la neige est usée. Une nuisance. Les équipes de déneigement sont payées aux mêmes tarifs que les éboueurs. Et si les urbains veulent voir l'hiver, il leur faut faire un tour à la campagne en fin de semaine.
Les lumières de la ville brillent à tel point qu'il est difficile de prendre conscience que les jours raccourcissent. Pour les urbains, les variations saisonnières sont réduites à leur plus simple expression : en hiver, il fait (trop) froid et, en été, il fait (trop) chaud. C'est une question de réglage du thermostat planétaire, tripoté par un mauvais génie qui ne semble jamais trouver la bonne température.
Il n'y a plus d'hiver parce que la vie urbaine a largement réussi à le faire disparaître. À Montréal, qui se vante d'avoir la plus grande ville souterraine du monde, il est désormais possible de naître, d'aller à la bibliothèque, à l'église, au cinéma ou à l'université, de magasiner ou de travailler, d'être infidèle, de se faire soigner, de trop manger et de mourir, tout cela sans jamais mettre le nez dehors.
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À une échelle beaucoup plus modeste, l'Université Laval à Québec possède un réseau complexe de corridors souterrains reliant ses pavillons, et l'on raconte que ces corridors étaient jusqu'à tout récemment fermés quelques jours chaque hiver afin d'obliger les étudiants étrangers à respirer, à l'occasion, un peu d'air frais.
La ville est devenue un îlot dans lequel il est de moins en moins nécessaire de se prémunir contre l'hiver.
Les gens s'habillent plus légèrement qu'autrefois et les ventes de bottes doublées en mouton sont en chute libre. Pourquoi se vêtir lourdement lorsqu'on peut, en plein hiver, prendre un café sur une terrasse, parmi les plantes tropicales et sous un éclairage qui l'est tout autant? En surface, les rues sont si rapidement dégagées que les pneus d'hiver deviendront bientôt superflus. Certains rêveurs, disciples de Buckminster Fuller, aimeraient couvrir tout l'espace urbain d'un dôme qui maintiendrait en permanence un climat tempéré parfaitement agréable.










