Ces inquiétudes ont de quoi être fondées. Les conservateurs ont mainte fois affirmé, non sans provoquer quelques polémiques, leur désir de contrôler les messages diffusés à la population et leur intention de ne pas subventionner des projets culturels qui porteraient des valeurs contraires à l'idéologie du gouvernement. Ajoutons à cela quelques affirmations historiques plus que douteuses lors des festivités du 400e de Québec et des prédécesseurs libéraux qui n'ont pas hésité à manipuler les fonds publics pour vendre les bienfaits du fédéralisme et nous avons tous les ingrédients pour éveiller les soupçons.
Que les intentions du fédéral soient questionnées n'a donc rien de bien étonnant. Il est tout à fait justifié de penser que, si les conservateurs acceptent de financer des activités de commémoration, c'est que le message diffusé sera conforme à leur idéologie. De tels questionnements sont tout à fait sains et souhaitables. Que la population surveille de près ses dirigeants pour éviter de se faire enfoncer n'importe quelle idéologie partisane dans la gorge, c'est un indice de la santé de notre démocratie.
Cela dit, il n'y a pas que le fédéral qui doit être soupçonné de considérer cet anniversaire comme une bonne opportunité de faire du marketing idéologique.
Patrick Bourgeois et Pierre-Luc Bégin, administrateurs des Éditions du Québécois et du Réseau de Résistance du Québécois (R.R.Q.) organisent de leur côté une campagne de protestation. Comme on le sait, c'est Pierre Falardeau qui a été choisi comme porte-parole de ce qu'ils appellent l'«opération 1759».
Il faut dire que l'occasion est belle... Au sein de la religion nationaliste, 1759 est tout bonnement l'équivalent de la chute pour les judéo-chrétiens. Il s'agit, pour ceux qui y croient, du moment où les Canadiens, vivant jusqu'alors dans l'Éden de la Nouvelle-France, ont été chassés du paradis terrestre pour affronter le devenir historique où dominent les ténèbres du colonialisme anglo-saxon. Mais il y a un espoir : la Rédemption par la Souveraineté saura un jour nous délivrer du mal.
Dans les communiqués diffusés par le R.R.Q. et Pierre Falardeau depuis quelques jours, la seule bataille de 1759 est mentionnée comme l'origine de notre malheur collectif. Pire encore, notre sort aurait alors été «scellé», notre monde aurait basculé dans l'empire du mal «du jour au lendemain» en cette «fatidique journée». Quiconque tente de relativiser cette vision mythique de l'histoire reçoit invariablement l'anathème. Toute remise en question est perçue comme une faute de collabos endoctrinés par l'hérésie canadienne. On croirait entendre des vieux curés nous exhorter à racheter la faute originelle et pour qui tout questionnement sur la validité de leurs sermons serait un péché mortel.
Ce qui a de quoi inquiéter, c'est que ce sont ces prophètes sécularisés qui s'autoproclament aujourd'hui aptes à professer une vision juste et réaliste de l'histoire. Face aux éventuels mensonges de la propagande fédérale, ces redresseurs de torts proposent d'enseigner au bon peuple leur singulière vérité historique, le «passé véritable». On a presque envie de rire... Demander à Patrick Bourgeois et Pierre Falardeau de nous expliquer objectivement des faits historiques ce serait comme demander à Raël de nous enseigner les origines de l'humanité.
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Promotion
Loin d'être un mouvement citoyen motivé par la volonté du peuple, le R.R.Q. n'est qu'un engrenage dans l'espèce de convergence idéologique mise en place par Les Éditions du Québécois. La nature des activités de ces Moïses à la petite semaine n'est aucunement de proposer une interprétation plus éclairée des faits historiques, mais bien, tel qu'on peut le lire dans le registre des entreprises du Québec, de «faire la promotion de l'indépendance» et «organiser la vente d'articles de promotion»... Que les vendeurs de souvenirs se le tiennent pour dit, cet été, à Québec, ils auront de la concurrence.
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Tout se vend et s'achète en ce bas monde. Même la conscience politique et l'idée de nation peuvent devenir des marques de commerce. On devient révolutionnaire comme on porte une marque de bobette. Le symbole des patriotes est désormais un logo. N'importe quel mécontentement à l'égard du fédéral est une matière première qui peut être exploitée comme telle pour mener vers la mise en marché d'une symbolique historique aussi intéressée que douteuse. Et pour ceux qui cultivent le conflit, la réconciliation ne signifie rien d'autre que la menace d'une mauvaise récolte.
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Considérer les faits historiques comme une marchandise que l'on peut vendre pour promouvoir une option politique, c'est simplement démontrer que l'on est tout à fait inconscient du conflit des interprétation qui est au coeur de la pratique des sciences sociales. Ces chanoines de l'idéologie nationaliste sont aussi néfastes pour la quête de la compréhension que l'a été naguère le clergé, seul à posséder la vérité et s'attribuant de manière exclusive le pouvoir de la professer.
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L'histoire n'est ni souverainiste, ni fédéraliste. Les faits du passé ne sont pas les ingrédients d'un programme politique. Il s'agit d'un trésor collectif dans lequel il faut fouiller de manière constante et, sitôt que l'on croit avoir trouvé une vérité, il faut y retourner, sans cesse, car toute nouvelle trouvaille modifie la valeur de ce que l'on considérait acquis. Dans cette quête de la recherche, le pire obstacle est de croire qu'on parviendra un jour à une évaluation définitive et la pire folie est d'être persuadé qu'on y est déjà parvenu.
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Dans toute cette polémique, l'histoire du Québec est doublement prise en otage et la rançon exigée est un acte de foi. À la propagande des uns s'oppose la prophétie des autres et il revient aux citoyens de ne rien concéder à ces maîtres chanteurs.
Simon Jodoin, théologien, auteur compositeur interprète et chroniqueur












