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Hydro-Québec et la dangereuse lorgnette de la rentabilité financière

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Hydro-Québec et la dangereuse lorgnette de la rentabilité financière

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Le barrage hydroélectrique Daniel-Johnson (Manic 5)

Photothèque Le Soleil

(À M. Claude Garcia, ancien président de l'assureur Standard Life) - Nous n'avons pas l'habitude de réagir à des opinions exprimées publiquement par des personnages en autorité. Mais la stupéfaction ressentie en prenant connaissance de votre étude intitulée «Comment la privatisation d'Hydro-Québec permettrait-elle d'enrichir les citoyens québécois?», en particulier en regard des alumineries, nous oblige à le faire.

 

D'abord, il nous apparaît trop simple de ramener une discussion aussi fondamentale que celle de la nationalisation de notre première ressource naturelle à une simple opération financière. La situation économique d'aujourd'hui démontre, d'ailleurs tragiquement, le danger de se limiter à la seule logique comptable sans tenir compte des autres considérations fondamentales pour disposer d'une problématique complexe. Par surcroît, dans une société où le discours dominant prône le développement durable, une telle approche réductrice s'avère tout simplement incohérente.

 

Condamner la nationalisation de nos ressources hydroélectriques sans aucune autre forme de procès que celle de la lorgnette de la rentabilité financière revient à renier tout un pan de notre histoire où de grands visionnaires comme René Lévesque et Jean Lesage ont cru possible la réalisation de l'objectif «Maîtres chez nous» avec sa conséquence de «... rendre au peuple ce qui appartient au peuple; son plus riche patrimoine; celui de l'électricité». Dans cette optique, la nationalisation des compagnies hydroélectriques de la province devait servir de détonateur à la croissance économique. Et contribuer puissamment au développement de la capacité industrielle du Québec par les Québécois en créant un pouvoir d'attraction pour les investisseurs manufacturiers, un avantage concurrentiel déterminant.

La nationalisation devait également améliorer de façon considérable le développement des régions riches en ressources naturelles, mais trop éloignées de la métropole pour bénéficier, comme la Montérégie et toute l'imposante couronne montréalaise, des retombées de sa puissance industrielle. Certes, depuis ce temps, le monde a changé énormément, nous vous le concédons. Mais pas au point d'occulter, comme vous le faites, ce que notre histoire récente nous apprend sur le bien-fondé de cet extraordinaire outil de développement dont le Québec s'est doté en 1963 et sur la justesse des visées d'alors. Un bref rappel s'impose.

 

Que dire d'abord de l'oeuvre titanesque accomplie, à force de bras et d'ingéniosité, par ces Québécois constructeurs non seulement de barrages, mais aussi d'un avenir meilleur pour plusieurs générations de travailleurs. Ces grands ouvrages, dont la majorité est située en région, méritent également au Québec contemporain une renommée internationale inscrite partout dans le monde.

Pensons seulement à la firme d'ingénierie SNC-Lavalin qui, aujourd'hui encore, peut se targuer d'avoir érigé le plus grand barrage à voûtes multiples au monde: Manic 5. Ce projet lui a d'ailleurs permis d'obtenir, en 1963, son premier contrat sur la scène internationale, soit la conception et la construction de la centrale d'Idukki. Ces premiers exploits technologiques ont servi de fer de lance à cette entreprise vers une reconnaissance mondiale comme chef de file de l'ingénierie et de la gestion dans la construction de centrales hydroélectriques ainsi que dans bien d'autres secteurs d'activité, dont celui de l'aluminium. La compétence de SNC Lavalin est aujourd'hui solidement établie. Elle est devenue un modèle.

 

Parlons également des alumineries pour lesquelles vous proposez de ne pas consentir de nouvelles ententes ni de renouveler celles en cours relativement aux tarifs préférentiels.  De votre propre aveu, toute l'opération se traduirait, bien sûr, par une hausse des tarifs, mais également par un exode de certaines entreprises. Votre inconscience devant les conséquences d'une telle éventualité nous oblige à vous indiquer certaines évidences que 25 ans d'observation privilégiée dans l'industrie québécoise de l'aluminium nous permettent de réaliser dans toute leur ampleur.

N'oublions pas d'abord que l'étatisation de l'électricité et les autres considérations accompagnant cette démarche ont permis la consolidation et le développement d'alumineries situées essentiellement en région. Ce qui a assuré et assure encore des emplois de qualité et, par voie de conséquence, un niveau de vie inespéré. La présence de cette industrie de l'aluminium, depuis plus d'un siècle, a donc ainsi offert à toute une génération d'ingénieurs et d'entrepreneurs l'opportunité de développer une expertise recherchée aujourd'hui partout dans le monde.

Considérons le cas particulier des équipementiers. Selon la Carte routière technologique canadienne de la transformation de l'aluminium (2006), on dénombre 29 équipementiers au Québec, dont 12 majeurs et 17 en émergence. Ceux-ci se positionnent avantageusement sur l'échiquier mondial de l'aluminium. L'exportation de leur savoir-faire représente d'ailleurs une opportunité de croissance sans égal, en raison de la multitude de projets d'alumineries dans toutes les régions du globe.

Quand vous banalisez la disparition des alumineries, vous nous rendez plus que perplexes. En sachant que le Québec et le Canada sont respectivement le 4e et le 3e producteurs au monde, votre réaction va à contre sens d'un principe inculqué dès notre plus jeune âge, soit que gravir l'une ou l'autre des trois premières marches du podium est l'objectif à atteindre, la reconnaissance par excellence. Si l'on suit votre logique, le Québec est tellement au-dessus de ces considérations élémentaires qu'il peut se permettre d'abandonner ce fleuron que représente l'industrie québécoise de l'aluminium.   

Par ailleurs, vous affirmez dans votre étude que la présence des alumineries dans les régions a aussi un effet pervers sur leur développement, car Alcan et Alcoa livrent une concurrence redoutable aux PME du voisinage incapables d'offrir des salaires aussi élevés que ces multinationales. Votre analyse pèche par excès de simplification.

Depuis une quinzaine d'années, nous oeuvrons au développement de cette industrie, au Québec et en particulier dans les régions où les alumineries sont présentes, et nous constatons, en dépit de votre prétention, l'émergence d'un tissu entrepreneurial très riche autour de la transformation du métal gris et de la fourniture en équipements et en services aux grands producteurs.

Seulement au sein du Réseau Trans-Al, un regroupement panquébécois d'entrepreneurs intervenant dans l'industrie de l'aluminium, on dénombre plus de 130 PME transformatrices d'aluminium et équipementiers générant plus de 5 500 emplois et un chiffre d'affaires global de 600 millions $. Comme par hasard, 74 % de ces PME se retrouvent au Saguenay?Lac-Saint-Jean, en Mauricie et sur la Côte-Nord, fief de Rio Tinto Alcan et d'Alcoa. Autre fait: en 2007, nous avons élaboré un répertoire des capacités manufacturières des entreprises québécoises oeuvrant au sein de l'industrie de l'aluminium.  À notre grande surprise, notre étude, qui ne prétend pas être exhaustive, a permis de recenser plus de 500 entreprises transformatrices d'aluminium et équipementiers, excluant les revendeurs d'aluminium et les firmes de service-conseil.   

 

Nous pouvons affirmer avec fierté qu'en raison de tout ce dynamisme, Montréal, à l'image de plusieurs grandes capitales dans le monde, aura, dès l'été 2009, son système de vélolibre. Pour votre information, ce projet, patronné par l'organisme Stationnement Montréal, est devenu une réalité grâce à un partenariat entre un grand designer de chez nous, Michel Dallaire, et une PME du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Cycles Devinci, un leader mondial dans la conception de vélos en aluminium. C'est à cette petite entreprise régionale que Stationnement Montréal a confié la fabrication de la flotte de vélos BIXI. Ce concept, qui suscite maintenant la convoitise de plusieurs grandes villes du monde entier, n'est qu'un exemple parmi tant d'autres.

 

La réussite de l'industrie québécoise de l'aluminium est telle que nos déplacements nous ont permis de constater l'intérêt grandissant envers le Québec, désormais reconnu comme un pôle d'excellence mondial dans l'aluminium. Avons-nous vraiment les moyens de mettre en péril cette renommée enviable que nous avons mis 25 ans à acquérir? En sonnant le glas des alumineries et de toutes leurs activités périphériques, aurez-vous vraiment contribué à freiner l'exode des jeunes québécois, comme vous l'avanciez en entrevue à La Presse Affaires le  4 février dernier, afin d'expliquer votre volonté de privatiser Hydro-Québec?

 

Bref, nous avons tenté de démontrer, somme toute sommairement, que la nationalisation, dans l'esprit de ce dont rêvaient ses initiateurs, a véritablement contribué à assurer le développement économique du Québec par les Québécois et, par voie de conséquence, à assurer une qualité de vie partout, autant en région qu'à Montréal. Elle a aussi participé, de façon indéniable, à développer un savoir-faire québécois dont l'excellence est reconnue mondialement, notamment, dans le domaine de l'aluminium.

En conséquence, les considérations fondamentales sous-tendues à la nationalisation de l'hydroélectricité, il y a un peu plus de 45 ans, nous apparaissent toujours d'actualité. Du moins, jusqu'à ce qu'un débat de société vienne prouver le contraire. À notre connaissance, un tel débat n'a pas encore eu lieu. Renier la nationalisation, c'est renier les considérations ayant mené à l'édification d'un Québec où tous peuvent aspirer à une vie meilleure que celle de la génération précédente, ce qui est l'essentiel de l'évolution de l'homme.  Si privatiser l'hydroélectricité revient, tel que vous l'avancez, à se départir des alumineries et, si l'on pousse la réflexion, à condamner Hydro-Québec, Bombardier et les autres. Cela représentera le retour à un passé pas si lointain où l'on nous considérait comme des porteurs d'eau.

 

Est-ce à dire que nous devons tout consentir aux alumineries et aux autres entreprises? Non, nous devons discuter et négocier, et ce, dans la seule logique possible, l'approche «gagnant-gagnant» et nous n'avons pas l'impression que nous avons toujours perdu. Peut-être qu'une tournée dans les différentes régions du Québec vous en convaincrait et, encore là, on vous dira qu'il y a place à amélioration, nous en sommes persuadés.  

Lucien Gendron, directeur général

Centre québécois de recherche et de développement de l'aluminium

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