En évoquant ces deux institutions (l'université du Caire et l'institution d'Al-Azhar), il a qualifié leur contribution «d'harmonie entre tradition et progrès». Qu'en est-il vraiment? Al-Azhar est-elle, comme le soutient le président américain, un espace d'épanouissement de la pensée ou plutôt une cellule à produire des fatwas contre des intellectuels arabes jugés «blasphématoires», «hérétiques», «impies» et «apostats»?
Disons-le d'emblée, quiconque connait un peu l'histoire de l'Égypte et du monde arabo-musulman est en mesure de constater que depuis les années 1920, Al-Azhar, loin de nourrir l'échange et le foisonnement intellectuel, est surtout un haut lieu de la censure d'oeuvres d'art et des productions intellectuelles jugées insultantes et «contraires à l'orthodoxie islamique».
Que l'on pense à ces géants de la littérature arabe qu'ont été Taha Hussein ou Naguib Mahfouz, prix Nobel de littérature de 1988, dont les oeuvres ont été interdites par Al-Azhar; que l'on pense au réalisateur Mustapha Al-Aqqad qui a produit la vie du Prophète Mohamed et a subi les affres des mêmes oulémas; que l'on pense à Farag Fouda, farouche opposant de l'islamisme politique, assassiné au Caire en juin 1992, sous les yeux de son fils Ahmed; que l'on pense à la féministe Nawal Saadaoui ou encore au poète Hilmi Salem dont les oeuvres ont été saisies sur recommandation d'Al-Azhar; que l'on pense aux intellectuels algériens assassinés par le Front islamique du salut et ses acolytes; tous ces événements entretiennent d'évidentes similitudes.
Nourrir la haine
En effet, par ses prises de position et ses déclarations au vitriol, Al-Azhar n'a fait que nourrir une pensée haineuse à l'égard des créateurs et des penseurs, dans le monde arabo-musulman, dont les groupes terroristes, se sont abreuvés pour passer à l'acte et légitimer leurs assassinats.
Pour s'en convaincre, il suffit de rappeler les propos qu'à tenus l'imam d'Al-Azhar Mohamed Al-Ghazali après l'assassinat de Farag Foda qu'il avait qualifié de «châtiment normal à l'égard d'un apostat». S'agissant de l'assassinat d'intellectuels algériens, le même personnage avait déclaré que ces derniers méritaient de mourir, étant donné qu'ils étaient laïcs ou communistes.
Dans le monde arabo-musulman, la censure, même si elle revêt souvent un caractère religieux, est d'abord et avant tout politique. La défense de l'islam, à travers son instrumentalisation à des fins politiques, est devenue l'alibi parfait de régimes autoritaires et oppressifs. Les autorités religieuses d'Al-Azhar sont un instrument entre les mains du régime de Moubarak pour bâillonner les démocrates égyptiens.
Même si la vocation de l'institution n'est que de fournir des recommandations aux organismes publics et privés oeuvrant dans le domaine de la culture, en vertu d'une alliance exécrable entre le politique et le religieux, ces dernières ont force de loi. Cette alliance, le penseur, poète et philosophe syrien Adonis en a été victime à Alger, en octobre 2008.
Des voix étouffées
Invité à donner une série de conférences, la pensée fossilisée n'a pu s'empêcher d'étouffer la voix de cet homme libre. L'Association des oulémas musulmans algériens l'a accusé «d'atteinte à l'islam» en le qualifiant de «pervers et de laïc». Le gouvernement algérien quant à lui s'est chargé du reste en destituant de ses fonctions le responsable de la bibliothèque nationale, l'hôte de l'événement.
Si le monde arabo-musulman porte en lui des embryons démocratiques, c'est surtout grâce au courage et à la détermination de ses penseurs et créateurs qui se sont affranchis du carcan religieux qui contrarie toutes perspectives d'émancipation sociales. Comme Adonis, moi aussi « je suis contre tout État bâti sur la religion ». Comme Adonis, « je m'oppose à l'islam régime, à l'islam institution ».
Plus que jamais, le monde arabe et musulman fait face à un enjeu crucial quant à son développement historique. S'il est vrai qu'il ne peut y avoir de démocratie sans laïcité, il ne peut y avoir de démocratie sans l'égalité des sexes. Il est bien dommage que le président Obama ne l'ait pas compris.
Djemila Benhabib, auteure de Ma vie à contre-Coran (vlb éditeur)
Vous voulez réagir à ce texte ou à un sujet d'actualité, écrivez-nous à opinion@lesoleil.com. Votre commentaire doit être court et accompagné de votre nom, de votre adresse et de votre numéro de téléphone.










