Donc, si l'on peut être génial sans être génie et avoir du génie sans être génial, à quoi sert le terme? À force de qualifier un enfant de surdoué, est-ce qu'on lui rend service? Au même titre que de catégoriser les gens d'idiots ou d'imbéciles peut dépersonnaliser des troubles d'apprentissage, utiliser des superlatifs positifs comme «génie» peut avoir des conséquences négatives sur le développement intellectuel et social d'un enfant.
Ayant enseigné les relations internationales aux Center for Talented Youth de l'Université Johns-Hopkins de 2006 à 2007; des enfants «dits» surdoués, j'en ai vus. La majorité de mes étudiants étaient curieux, motivés et surtout, se moquaient d'être «talentueux» et comprenaient la différence entre ce qu'ils ressentent et perçoivent, et ce que les tests peuvent bien en dire. D'autres moins chanceux vivaient mal l'expérience : burn-out à 14 ans sous la pression de performance provenant des parents; sinon, perte de confiance soudaine, dès qu'un concept difficile venait bousiller l'attente que tout doit être facile quand on est «génial».
La pensée circulaire
Dire à un enfant «tu es capable de tout, tu es un génie» peut être aussi contreproductif que de lui dire «tu n'es capable de rien, tu es imbécile.» D'abord, l'un ou l'autre implique qu'on lui impose un cadre analytique extérieur, impersonnel et universel, qui le définit, plutôt que de créer un espace dans lequel l'enfant peut se définir lui-même. Mais plus grave encore, on entre dans un système de pensée circulaire, par lequel les attentes et les exigences sont conçues pour valider ad absurdum une prémisse boiteuse. Ainsi, le con déconne et le brillant brille.
Au-delà des effets de l'étiquetage, posons-nous la question plus fondamentale: si aucun d'entre nous n'arrive à définir de manière crédible le phénomène de l'intelligence, pourquoi autant de personnes croient-ils pouvoir le mesurer? La réponse est simple: il n'y pas de mesure véritable, seulement une décision d'accorder à certaines capacités intellectuelles le statut de «preuve» du génie.
Par exemple, pour être admis au Ivy League ou au CTY, il faut performer sur les tests standardisés SAT, qui vérifient les connaissances en mathématiques et le vocabulaire des jeunes. Aucune garantie que l'un ou l'autre de ces talents alimentera nécessairement un bon travail en relations internationales.
Avec ces tests, on ne mesure pas l'intuition, l'imagination, la persévérance, l'aptitude en recherche, ou la créativité. Les tentatives de comptabiliser le génie n'obéissent aucunement aux trois plus importants piliers de la science: il faut une hypothèse claire pouvant être prouvée fausse; il faut des données mesurables se rapportant directement à l'hypothèse; et la règle d'or, il ne faut jamais baser des grandes généralisations sur les résultats.
Avant même de chercher le génie, ceux qui écrivent les tests se disent l'avoir déjà trouvé. Ensuite, on calcule des données disparates généralement entachées par des facteurs culturelles et de classe sociale, et finalement, on utilise cette pseudo-science pour prédire (et valider à coup de beaux diplômes) l'avenir et les compétences des jeunes.
Le génie n'existe pas à l'état pur, en suspension dans quelques neurones attentives. Quant à moi, un enfant qui peut réciter une vignette entière des Têtes à Claques est aussi brillant que celui qui régurgite une longue liste de mots à quatre syllabes ou des expressions latines prétentieuses comme «ad absurdum». Mais bon, ce n'est pas moi qui écris les tests. D'ailleurs, si j'avais un tel luxe, je ne choisirais que des questions auxquelles je saurais répondre. Preuve ultime que le concept est ridicule.
Youri Cormier, doctorant au King's College de Londres
Ancien professeur de relations internationales au Center For Talented Youth à Université Johns-Hopkins, Baltimore MD.
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