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Où était Radio-Canada?

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J'ai participé hier soir, 23 juin 2009, à la Fête Nationale du Québec sur les Plaines d'Abraham avec quelque 250 000 autres personnes venues de tous les coins du Québec et du monde. J'y ai rencontré des Belges, des Brésiliens, des Algériens, des Écossais, des Français, des Roumains, des Haïtiens et des Mexicains. C'était un réel plaisir de voir tous ces gens, jeunes et moins jeunes, célébrer avec bonheur la plus grande fête de l'année, la Saint-Jean. C'était émouvant de voir cette marée humaine fouler le sol de ce lieu hautement symbolique qui marque, il faut bien se l'avouer, la conquête des Francophones d'Amérique. Mais au lieu d'être en deuil et de pleurer sur leur sort, je les voyais se réapproprier ce lieu et, par la même occasion, reprendre en main leur destin.

Tous les participants étrangers à qui j'ai eu l'occasion de parler me disaient être frappés par l'ampleur, la ferveur et la profondeur de la fête. J'ai eu l'occasion de voyager dans de nombreux pays et de participer à plusieurs fêtes nationales. Je réalisais soudainement que nulle part ailleurs je n'avais vu une fête nationale mobiliser tant de monde et soulever tant d'enthousiasme et d'espoir. Je me disais «notre fête est unique et forte», et j'étais fier d'être Québécois.

Vous comprendrez que dans ce contexte, j'étais surpris, pour ne pas dire bouleversé, de n'entendre parler ce matin sur les ondes de Radio-Canada, notamment aux nouvelles de RDI et à l'émission des EX, animée par Simon Durivage, que de «l'autre St-Jean», celle organisée au Parc Pélican à Montréal qui a attiré à peine quelque 7 000 personnes («une grande foule» selon l'expression du journaliste) à laquelle on avait invité des chanteurs anglophones de Montréal pour chanter en anglais. Les reportages que j'ai vus et entendus montrent des Francophones troublés, mal à l'aise, incertains, et, bref, divisés. Les reportages laissent entendre en filigrane des entrevues que les Anglais habitants à Montréal sont des Québécois aussi et qu'ils devraient pouvoir participer à la fête nationale des Québécois. Je ne peux être plus d'accord avec ce principe car une fête est par définition ouverte et inclusive. Mais le fait qu'ils chantent en anglais n'est-ce pas complètement renverser le sens de cette fête? Ne faut-il pas se rappeler que la St-Jean est la fête des francophones qui remonte à l'époque de la Nouvelle-France? Elle est devenue la fête nationale du Québec, mais d'un Québec francophone puisqu'elle s'inscrit dans cette tradition, faut-il le rappeler.

Je rappelle aussi qu'une fête ce n'est pas juste une occasion pour se divertir. La fête ne prend son sens que dans la mesure où elle est une oeuvre collective, qu'elle donne l'occasion à une collectivité de se rassembler, de s'unir et de se projeter dans l'avenir pour construire un projet collectif. Certes, les francophones peuvent inviter d'autres groupes à leur fête pour manifester leur ouverture, leur désir d'inclusion et leur humanité. Mais à condition que cela reste leur fête, c'est-à-dire que l'on la célèbre avec eux et que l'on partage leur projet collectif. Dès lors que l'on invite des anglophones à chanter en anglais ne change-t-on pas profondément le sens de la fête? Comment peut-on continuer à prétendre que c'est la fête des francophones? D'ailleurs, le nom l'indique, il s'agit bien d'une «autre» St-Jean, donc différente, car elle en détourne le sens. Si chaque fête possède un doublon qui, de plus, inverse le sens de la fête originale, où va-t-on? La fête se vide dès lors de tout son sens. La langue française n'est-elle pas l'élément clé et fondateur de la culture des francophones et du Québec tout entier? On est en droit aussi de se demander pourquoi avoir choisi un groupe anglophone pour chanter en anglais?

Si c'était pour fêter le multiculturalisme du Québec et l'associer à la fête nationale, pourquoi pas un groupe roumain, grec, haïtien, italien, portugais, etc.? Le choix de n'importe quel autre groupe linguistique n'aurait pas posé problème. Si le choix d'un groupe anglophone qui chante en anglais suscite des réactions, c'est bien parce qu'il représente le pouvoir colonisateur qui a pesé lourd dans notre histoire et qui pèse encore lourd sur notre présent. À preuve, aujourd'hui même, le premier ministre du Canada, Stephan Harper, vient annoncer que nous sommes la seule province au Canada à avoir une législature provinciale au Canada construite sur des terres qui appartiennent au gouvernement fédéral! N'est-ce pas le signe de notre statut colonial? N'est-ce pas aussi en raison de cela que nous sommes à nous demander si l'on doit ou non célébrer notre fête nationale dans notre langue?

Bref, je trouve extrêmement dommage que la Société Radio Canada qui est censée être la télévision d'État, et donc de tous les francophones du Québec et du Canada, n'ait parlé pratiquement que de «l'autre fête nationale», celle qui a réuni 7 000 personnes, et qu'elle ait passé sous silence la fête nationale, celle qui a eu lieu à Québec sur les Plaines d'Abraham et qui a réuni 250 000 personnes. Dommage aussi que Radio Canada ait réussi à diviser les Québécois francophones au lieu de les rassembler, ce qui est contraire à l'esprit de la fête.

Laurier Turgeon, Professeur d'histoire et d'ethnologie, Université Laval

 

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