La Minganie est le dernier coin du Québec boréal qui ne soit encore défiguré par une empreinte industrielle lourde. Mais depuis l'arrivée au pouvoir de Jean Charest, un premier barrage hydroélectrique y a été érigé et pas moins de dix centrales additionnelles ont été mises en construction ou à l'étude sur ses rivières. Après avoir approuvé les quatre barrages sur la rivière Romaine et après avoir fait accélérer les travaux sur la rivière Petit-Mécatina, on apprend maintenant qu'il voudrait ajouter un complexe hydroélectrique sur un des plus extraordinaires cours d'eau de l'Amérique, la rivière Magpie.
Cela va directement à l'encontre de recommandations répétées et explicites du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement du Québec, le BAPE.
Ayant comme mandat «d'éclairer la prise de décision gouvernementale dans une perspective de développement durable», le BAPE est le véhicule par excellence pour aider nos décideurs à assurer que les projets examinés procurent au Québec un réel progrès économique, social et environnemental. Ses commissaires n'ont toutefois qu'un pouvoir de recommandation. La décision d'appliquer ou de passer outre aux recommandations du BAPE revient ultimement au premier ministre...
En 2004, le BAPE se voyait confier le mandat d'examiner les impacts de la construction d'une mini-centrale sur la rivière Magpie. Approuvé dans la controverse, le projet devait toutefois faire l'objet de mesures de compensation conséquentes. En effet, le BAPE recommandait au gouvernement de préserver intégralement la troisième chute de la rivière et de protéger légalement le cours supérieur de la Magpie.Sous Jean Charest, cette protection n'est encore jamais venue.
Pourtant, ce n'est pas parce que le ministère de l'Environnement du Québec n'en voit pas le mérite. Ce ministère reconnait depuis longtemps la valeur écologique de cette vallée. Depuis 2003, il y propose même la création d'une aire protégée. Malheureusement, le ministère de l'Environnement a dû reconnaître publiquement qu'en dépit de ses efforts le projet était bloqué parce qu'Hydro-Québec s'oppose à ce que la rivière Magpie soit incluse dans une réserve qui porterait ironiquement son nom.
Devant le consensus dégagé une seconde fois à l'occasion des audiences publiques sur la création de cette aire protégée, le BAPE réitérait, au sujet de la rivière Magpie, un avis explicite, soit «qu'elle devrait être soustraite à tout nouveau projet hydroélectrique» et bénéficier d'un «statut de protection qui permette d'en préserver intégralement le caractère sauvage et son potentiel récréotouristique reconnu internationalement.» (BAPE, rapport No. 236)
On attend toujours...
Il y a quelques mois, devant la disparition de la rivière Romaine, nombreux furent ceux qui exprimèrent au BAPE le souhait de voir un équilibre dans le développement de la Minganie. Ce souhait s'est matérialisé autour d'une idée: celle de préserver le cours exceptionnel de la Magpie en contrepartie pour la disparition de celui de la Romaine. Y voyant une idée porteuse, le BAPE émettait une fois de plus un avis clair :
«Considérant que la rivière Romaine, par ses eaux vives, possède des qualités valorisées indéniables qui contribuent au patrimoine paysager et récréatif des rivières de la Côte-Nord, la commission d'enquête est d'avis que, si le projet se réalise, il faudrait protéger une rivière de la Côte-Nord d'un gabarit similaire et offrant des qualités esthétiques et récréatives semblables selon les critères reconnus en la matière.» (BAPE, rapport No. 256)
Le jour du lancement du complexe Romaine, le premier ministre a laissé sous-entendre qu'il pourrait peut-être épargner la rivière Mingan. On peut vivement se réjouir de cette perspective, mais on ne peut d'aucune façon suggérer que la Mingan puisse avoir un gabarit et un potentiel récréatif semblables à ceux de la Romaine. D'abord, elle est 6 fois plus petite! Puis, contrairement à la majestueuse Romaine, elle n'offre pas d'attrait pour la descente de rivière.
Le BAPE concluait que le projet Romaine n'était acceptable qu'à condition que soient mises en oeuvre les mesures de compensation recommandées. D'après l'Association Eaux-Vives Minganie, la seule rivière qui puisse répondre aux critères énoncés par le BAPE, c'est la rivière Magpie.
Dans le cadre de la Stratégie québécoise sur les aires protégées, la Minganie est une des seules régions qui se voit privée des retombées économiques majeures qu'y apporterait la création d'un parc national du Québec. Or, la création d'un parc dans la vallée de la Magpie était justement ce qu'avait proposé au BAPE la MRC de la Minganie.
Le BAPE est un fleuron de la démocratie québécoise et un des derniers remparts qui puisse aider le Québec à tendre vers un réel développement durable. Il serait grand temps pour que Jean Charest montre un respect véritable pour le processus démocratique, pour l'environnement et pour les habitants de la Minganie qui fréquentent ses incomparables rivières, et en particulier la Magpie.
Mathieu Bourdon, Longue-Pointe-de-Mingan
Association Eaux-Vives Minganie










