Le public a certes tendance à confondre le gouvernement et l'État. Et certains ont intérêt à entretenir cette confusion. Le gouvernement c'est l'équipage, l'État c'est le bateau. Quel que soit l'équipage, les Québécois sont dans le même bateau. Les problèmes de gouvernement se posent à court terme, quatre ans, huit ans, peut-être douze. On peut apprécier l'équipage ou non. On peut régulièrement en changer. Les problèmes de l'État, eux, sont structurels, constitutionnels. Changer de Constitution, changer l'État, c'est une révolution. Dans les pays de tradition démocratique, cette révolution est pacifique. Elle n'en passe pas moins par une crise. En effet elle provoque un débat, elle suscite l'inquiétude et elle soulève l'espérance.
Nous sommes plongés dans la crise constitutionnelle depuis 1981. Elle est née d'une décision unilatérale du Canada, imposant au Québec une constitution qu'il refuse. Quand on n'a pas peur des mots, on dit qu'un peuple qui vit sous la loi d'un autre est colonisé. Mulroney et Bourassa ont tenté de réparer les pots cassés. Sans succès. Alors, le gouvernement libéral du Québec a clairement identifié l'état de crise. Des libéraux, dont les jeunes entraînés par Mario Dumont, ont proposé des solutions auxquelles Bourassa a feint de souscrire. Car, plutôt que d'affronter la situation, il l'a camouflée. Le référendum de 1995 n'a rien réglé. Les gouvernements de Lucien Bouchard et de Jean Charest, non plus. Et les gouvernements fédéraux successifs ont refusé obstinément toute ouverture constitutionnelle.
Nous restons donc en pleine crise, même si les forces fédérales et les médias dominants l'occultent. Et ce n'est pas un problème de gouvernement. Les partis de gouvernement sont assez occupés à gérer les services de l'État, à contrer la récession économique et à résoudre leurs conflits internes. La solution de la crise constitutionnelle viendra d'une mobilisation nationale. Il faut dissocier les ambitions politiciennes et le salut de l'État. Ce sont justement les hommes et les femmes qui n'ont plus d'ambitions personnelles, mais qui ont l'expérience, le charisme, l'écoute médiatique et l'attachement au pays qui peuvent mobiliser le peuple. C'est pourquoi nous avons besoin de toutes les «belles mères». Les Louis Bernard, les Parizeau, les Landry, les Louise Harel et les Lise Payette, les Facal, les Legault, les Boisclair et tant d'autres, y compris, s'il y croit encore, Lucien Bouchard. Et dans la région névralgique de la capitale nationale, nous avons besoin et de Jean-Paul L'Allier et de Jean Garon.
On dira que toutes ces personnalités ont des points de vue différents et qu'elles ne pourraient s'entendre. On ne leur demande pas de s'entendre, ni de former un gouvernement ou un parti, mais d'exprimer haut et fort leurs motivations différentes qui convergent vers l'objectif commun et de convaincre ceux qui leur font confiance, de souffler sur les braises. Comme il y a dans la province de Québec des alternances gouvernementales, il y en aura dans l'État du Québec autonome, souverain ou indépendant. Tantôt le centre droit, tantôt le centre gauche prédominera et il se trouvera des citoyens favorables et des citoyens hostiles au gouvernement. Mais l'État, lui, émanera de la volonté des citoyens et les représentera. De cet État on connaît au moins cinq principes sur lesquelles le consensus est évident. Il est démocratique; il est républicain; les citoyens, femmes et hommes, sont tous égaux; le français est la langue commune; il est accueillant à toute immigration dans le respect des quatre premiers principes.
La confusion entre le gouvernement et l'État a nui fortement jusqu'ici à l'émancipation du Québec. Les uns seraient bien favorables à la souveraineté, mais pas avec un gouvernement Parizeau : les autres aussi, mais pas avec un gouvernement Marois; enfin la plupart le seraient si René Lévesque ressuscitait; d'autres l'auraient même été avec un gouvernement Bourassa. D'ailleurs nous avons failli un court moment dépasser les clivages partisans quand Parizeau a tendu la main à Bourassa et que ce dernier s'est défilé. C'est pourquoi, seule peut nous sortir du déclin tranquille une grande mobilisation extérieure aux gouvernements et aux partis. C'est pourquoi nous avons besoin de tous les vétérans, non pour gouverner la province, mais pour animer le débat, briser le silence médiatique et réveiller le Québec assoupi dans la soumission.
André Ségal, professeur retraité du département d'histoire de l'Université Laval
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