Le livre Small is Beautiful de Ernst Friedrich Schumacher de 1973 ne date certainement pas d'hier, mais ne reflète-t-il pas toujours une réalité cruelle? Non seulement l'éloge de la petitesse est éloquente au coeur d'une époque mondialisée qui remet en question son modèle de libre marché, de fusions/acquisitions et de dépersonnalisation des objets, des ressources et des gens, mais le serait-elle aussi sous un angle qu'on a tendance à vouloir étouffer, à vouloir oublier de nos esprits: celle de la souveraineté?
La souveraineté peut être vécue de plusieurs façons et devrait l'être sous multiples facettes. Si l'on pense à celle du Québec et qu'on se remet dans l'esprit de Schumacher, la ville de Montréal n'aurait-elle pas certainement plus de visibilité, de pouvoir et d'indépendance pour se développer, indépendamment du Canada? Avec le déclin qu'on lui attribue depuis quelques temps, cette question mérite certainement qu'on s'y attarde davantage...
Et que dire des régions du Québec, trop laissées à elles-mêmes (tout en ayant trop peu de pouvoir et de redevances pour se réaliser entièrement !) et considérées comme un boulet par plusieurs, alors qu'elles représentent une richesse inouïe pour tous les Québécois! Seulement, ne faudrait-il pas cesser de voir dans le gigantisme un idéal à atteindre, alors que celui-ci finira, selon Schumacher, par nous autodétruire. Cessons de vouloir «développer nos régions» en attirant des grandes entreprises étrangères et subventionnons plutôt les initiatives locales, les gens d'ici, la culture, la multifonctionnalité du territoire via des fermes à échelle humaine, des PME, des coopératives, et enfin nous pourrons parler de développement durable. Il y a certainement du travail à faire au niveau de la représentation que les gens se font du «développement», auquel cas on cesserait de les appeler des «régions ressources». Comme si les gens qui y habitaient n'avaient pas d'importance! Comme si la culture, les paysages, le savoir-faire et les spécificités du territoire avaient été réduites au nom commun de «ressources», prêtes à être exploitées! Les régions méritent beaucoup mieux qu'un pillage de leurs «ressources» qui n'offrent plus que des emplois menacés et des désastres environnementaux à répétition. Et à cela s'ajoute une solidarité urbaine-rurale indispensable qui semble d'autant plus difficile à atteindre actuellement, alors qu'elles ne possèdent pas l'ensemble des décisions qui les affectent.
En fait, j'irai même plus loin: à mon avis, la souveraineté du Québec n'est pas seulement indispensable à son propre développement, mais elle devrait servir d'exemple aux autres provinces qui devraient toutes être de petits pays, tels ceux de l'Europe. Toutes les provinces ont des cultures différentes, actuellement étouffées par le fédéralisme canadien. Certaines ont un potentiel qui pourrait se développer davantage sans le Canada «la culture acadienne, par exemple» tandis que d'autres ne pourraient plus cacher leurs vices sous l'égide du grand pays: pensons à l'image de l'Alberta comme pays riche, face à la communauté internationale... Son non-respect de l'environnement ne pourrait plus durer! L'idée que chaque province devienne un petit pays favoriserait certainement un meilleur empowerment des communautés, une démocratie plus proche des citoyens, un grand «respire» pour les micro-cultures locales et du temps pour développer des projets de société à long terme, sans devoir incessamment revendiquer des droits ou de l'argent d'un palier de gouvernement supérieur. Il y a certainement, dans le fédéralisme, une perte évidente de pouvoir, d'argent, de liberté et de démocratie pour les citoyens. Cessons de croire qu'on est trop petit pour réussir !
À Schumacher nous avons donné le premier mot, ainsi nous lui laisserons le dernier: «Imaginez maintenant que le Danemark, partie de l'Allemagne, et la Belgique, partie de la France, deviennent soudain ce que l'on appelle maintenant du nom charmant de "séparatistes", et réclament leur indépendance. On assisterait à d'éternelles discussions enflammées sur "ces pays qui n'en sont pas", réputés non viables sur le plan économique, et sur leur soif d'indépendance qui, pour citer un célèbre commentateur politique, serait "de la sensiblerie d'adolescent, de la naïveté politique, de la fausse économie, et de l'opportunisme patent"» (Schumacher, Small is Beautiful, 1973, p.71, édition française de 1978).
Virginie Proulx, doctorante en développement régional
Université du Québec à Rimouski
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